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Sur les villes en transition

Sur les villes en transition

Posted on Jeudi 21 février 2013 by Jean Zin

 

Les « villes en transition » sont incontestablement des initiatives positives et nécessaires qu’il faut encourager comme tout ce qui va dans le sens d’une relocalisation de l’économie et de ce qu’ils appellent les capacités de résilience locale (diversité, modularité, proximité). On pourrait cependant préférer un projet plus global de villes vertes car il y a deux points, qui sont au centre de cette démarche, sur lesquels on peut avoir un regard plus critique. D’abord la focalisation sur une fin du pétrole qui est loin d’être avérée encore, ensuite la dépolitisation d’une démarche qui gagnerait à prendre une dimension véritablement municipale.

Nous vivons à l’évidence une transition, notamment énergétique, mais la question n’est pas si tranchée que le présentent certains avec force graphiques prolongeant les courbes. Des gens très sérieux et compétents nous démontrent que la fin est proche, ce qui semble on ne peut plus raisonnable. Sauf qu’on nous le prédit depuis longtemps et que cela ne se vérifie pas encore dans les faits. Il faut rappeler les proclamations apocalyptiques d’un député vert qui prétendait que les jeux olympiques de Londres n’auraient pas lieu par manque de pétrole !

Ce n’est pas que les pétroliers, qui sont pourtant aux premières loges, ne contredisaient systématiquement ces prédictions réajustées sans cesse mais on ne tient pas compte de leurs avis considérés comme forcément trompeurs alors qu’ils se sont révélés bien plus fiables que les prévisions catastrophistes. Il est vrai que les incertitudes restent immenses mais ce n’est pas une raison pour privilégier un point de vue trop unilatéral. On va sur les sites consacrés à la fin du pétrole uniquement pour confirmer ses opinions et on n’y trouvera pas les informations qui vont en sens inverse (ce sont des filtres déformants, ainsi on parlera de la baisse de production des majors pour masquer l’augmentation de la production globale).

Il y a pourtant des certitudes physiques nous assurant qu’on ne manque certes pas d’énergie et qu’on n’est même pas près de manquer d’hydrocarbures, qu’il y a encore des quantités colossales de méthane dans les sols et sous les mers (clathrate ou hydrate de méthane), de même que du pétrole sous des formes certes impures mais en abondance et jusqu’au Pôle Nord qui se libère des glaces. Même si on peut toujours en faire un phénomène transitoire, voire une bulle qui devrait bientôt éclater, la baisse importante du prix du gaz de schiste est un signe tangible que, pour l’instant en tout cas, on ne manque pas de pétrole ni de gaz ni de charbon mais qu’on a au contraire bien trop d’énergies fossiles au regard des risques climatiques !

Ce n’est pas parce que physiquement on ne manque pas d’énergie qu’on aurait en quoi que ce soit la garantie que la production s’adapte sans heurts au développement des pays les plus peuplés qui vont considérablement peser sur les ressources. Il peut y avoir des crises graves, des pénuries, un emballement des prix mais, d’une part cela ne peut aller trop loin car dès que l’économie entre en récession, les prix se réorientent à la baisse, et surtout, il y a clairement encore de quoi nous faire griller sur place. Il faut envisager sérieusement l’hypothèse que la consommation d’hydrocarbures continue à augmenter. Les masses en jeu sont considérables, ce qui ne va pas sans une grande inertie, mais la limitation n’est pas tant physique qu’économique et il ne faut pas s’attendre à ce que le réchauffement climatique s’arrête tout seul par manque de carburant.

Bien sûr l’épuisement des ressources non renouvelables est inévitable un jour ou l’autre mais ce n’est pas l’énergie qui peut nous manquer, inondés abondamment par le soleil nous donnant plus qu’on ne peut consommer (et le photovoltaïque est en progrès constant comme les autres énergies renouvelables qui deviennent de plus en plus compétitives). Or, ce qui caractérise l’énergie, c’est de pouvoir changer de forme indifféremment (pile chimique alimentant un mouvement mécanique), peu importe sa source, ce qui différencie nettement les questions énergétiques des questions écologiques impliquant une diversité infinie et des ressources véritablement limitées cette fois. Malgré la popularité du courant de l’écologie énergétique, il faut rétablir qu’avec l’écologie on n’est plus dans l’énergie et le quantitatif mais dans l’information, le complexe, le vivant, le qualitatif.

Finalement, on peut se dire que peu importe la raison puisqu’on est de toutes façons dans une transition énergétique et qu’une nouvelle crise du pétrole reste possible voire probable, seul importe le résultat. Sauf que, si la production de pétrole continue à progresser et que son prix n’augmente pas trop, ce qui n’a rien d’impossible, il faudrait donc tout arrêter ? C’est là qu’on voit la faiblesse de cette simplification alors que la nécessité de la relocalisation de l’économie ne vient pas seulement du manque de pétrole, ni même du réchauffement climatique, mais plutôt d’une globalisation marchande qu’elle doit équilibrer.

Après la théorie sous-jacente, c’est la pratique qu’on peut critiquer ou du moins compléter car les deux stratégies ne s’excluent nullement (il n’est pas question de faire la guerre à des initiatives très positives). Quand on veut transformer une ville, il y a un avantage certain à une approche plus politique au niveau municipal, pouvant défendre un projet cohérent engageant toute la population dans ses différences plutôt que des petits groupes homogènes ou des systèmes communautaristes. Faire des monnaies et des coopératives municipales permet de les gérer dans le cadre de la démocratie locale et de passer à la vitesse supérieure. La politisation ne signifie pas forcément dresser les uns contre les autres mais la question du partage reste très politique entre charge fiscale et bénéfice social comme entre contrainte et liberté. C’est incontestablement beaucoup plus difficile voire utopique, il n’est donc pas une mauvaise idée de contourner le politique dans un premier temps pour agir sans tarder mais cela n’empêche pas qu’accéder au projet municipal devrait rester l’objectif final. Au lieu de dissoudre le politique dans le local livré à l’initiative privée, il faudrait essayer de récupérer au niveau local le pouvoir politique perdu aux niveaux supérieurs (pouvoir économique et monétaire).

En fait, ce qui est le ressort du succès (relatif) du mouvement des villes en transition, c’est la simplicité du message et la focalisation sur un seul élément (l’énergie), mais c’est aussi ce qui fait son insuffisance. On ne peut en effet éviter de se situer dans son environnement pour se projeter dans l’avenir, on ne peut se passer, quoiqu’on dise, d’un point de vue plus global incluant l’économie numérique et les transformations du travail, avec la nécessité de sortir du productivisme et de la société de consommation. Cela complique pas mal les choses sans aucun doute et rend plus difficile de s’accorder sur le possible et le nécessaire.

Ainsi, je crois, pour ma part, qu’on a besoin non seulement d’une reconversion énergétique devenue prioritaire mais aussi d’un ensemble de dispositifs « faisant système » (production, distribution, circulation) pour construire une alternative locale viable face à la globalisation marchande et au système de production capitaliste/salarial. C’est à quoi est supposé répondre le triptyque : coopératives municipales, revenu garanti, monnaie locale mais l’important, c’est la cohérence d’ensemble assurant la pérennisation du système.

Cependant, en attendant qu’on arrive à s’entendre sur ces sujets controversés et qu’on puisse avoir une petite chance de gagner une mairie, la stratégie des villes en transition est sûrement la meilleure. Il faut la prendre comme une stratégie temporaire, de court terme, voire d’urgence mais qu’on peut vouloir inscrire dans une vision à plus long terme même si elle n’est pas tout-à-fait conforme au dogme officiel.

Les « solutions » sont nécessaires, mais elles n’empêcheront pas l’effondrement

Article tiré de reporterre

Les « solutions » sont nécessaires, mais elles n’empêcheront pas l’effondrement

13 juin 2016 / Pablo Servigne

Face à la perspective de l’effondrement, l’homme chauffe son espoir au foyer de « solutions »,explique l’auteur de cette tribune. Mais ces solutions vont-elles éviter, ralentir ou accélérer l’effondrement ?

Pablo Servigne est coauteur, avec Raphaël Stevens, de Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015).

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Pablo Servigne.

Avez-vous vu le film ou lu le livre Demain ? On y parle dès les premières minutes d’effondrement de notre civilisation, voire d’extinction de l’espèce humaine. Et pourtant, on entend souvent dire que ce film « redonne espoir », « donne du baume au cœur », « fait du bien »… Pourquoi ? Évidemment parce qu’il est bien fichu, la musique et les couleurs sont belles, les questions sont bien posées, et les réponses sont apaisantes, sensibles et intelligentes. On a l’agréable sensation de se sentir moins seul et impuissant. Et enfin, le film a le mérite de présenter des indispensables« solutions ».

« Mais solutions à quoi ? » me suis-je demandé en visionnant le film ? Et à quoi pensent les centaines de milliers de spectateurs qui se pressent dans les salles et qui ressortent avec le sourire au lèvres ? Comment peut-on être à la fois enthousiaste et conscient de la fin de notre monde ?

Les spectateurs croient que l’on peut éviter l’effondrement

La première hypothèse est tout simplement que les spectateurs croient que l’on peut encore éviter un effondrement de civilisation grâce aux solutions proposées dans le film. Autrement dit, que l’on pourrait maintenir notre niveau de vie, élever celui des plus démunis, maintenir à flot l’économie et la finance, faire revenir la biodiversité disparue (ou au moins arrêter l’extinction des espèces), stabiliser le climat, et recycler tous les objets car l’énergie serait gratuite et ne polluerait plus. Personnellement, je n’y crois pas, et avec mon ami Raphaël Stevens, nous avons rassemblé une somme d’arguments qui étayent nos doutes [1].

La deuxième hypothèse serait que les spectateurs s’enthousiasment à l’idée que les « solutions »politiques, techniques et spirituelles présentées dans le film servent à ralentir l’effondrement, et donc à nous donner un petit sursis de quelques années pour nous permettre de préparer les germes d’une nouvelle civilisation, c’est-à-dire revenir doucement à une société décente, bien cloisonnée aux limites et aux frontières de la capacité de la biosphère. Il faudrait pour cela — et ce n’est pas une mince affaire ! — démonter rapidement toutes les centrales nucléaires et sortir totalement et définitivement des énergies fossiles (tout en s’adaptant à un climat imprévisible et violent). Notre niveau de vie baisserait, le niveau de vie des plus démunis pourrait éventuellement s’élever un peu, l’extinction des espèces se stabiliserait à des niveaux acceptables, tout comme le climat, et nous irions vers un niveau de consommation énergétique global très faible, ainsi qu’un civilisation low-tech.

La troisième hypothèse pour expliquer le mystère du mot « solutions » serait au contraire qu’elles permettent d’accélérer l’effondrement de notre civilisation industrielle. Si vous y réfléchissez bien, les mettre en place pourrait précipiter la fin de la finance que nous connaissons, du système-dette, de la mondialisation des échanges commerciaux, du tourisme de masse, de l’extraction d’énergies fossiles et de minerais ou de l’agriculture industrielle. Ce serait donc la fin du monde tel que nous le connaissons. Ces solutions permettraient peut-être aussi d’atténuer les effets de cet effondrement (guerres, maladies, famines, catastrophes naturelles, accidents, etc.) tout en préparant la construction de ce qui pourrait advenir…

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La troisième hypothèse supposerait, notamment, la fin du tourisme de masse.

Alors, qu’en est-il ? Des « solutions »… pour éviter, ralentir ou accélérer l’effondrement ? De retour chez moi, impatient d’avoir une réponse à cette question, j’ai tenté une petite expérience. J’ai posté un sondage sur mon mur Facebook. Je sais, ça craint, mais c’était rapide et facile, et ça m’a soulagé. En quelques heures, j’ai reçu 228 réponses et des dizaines de commentaires vifs et pertinents.

Partis et institutions feraient bien de se mettre à jour

Les résultats méritent d’être partagés. Seuls 3,9 % des participants ont désigné la première hypothèse (éviter l’effondrement). Autrement dit, 96,1 % de cet échantillon de population (biaisé bien entendu [2]) imagine un effondrement comme horizon ! Ce résultat mérite à lui seul qu’une équipe de sociologues s’y intéresse de plus près…

Mais continuons, seulement 41,2 % des personnes interrogées espèrent que les « solutions » du film ralentissent les catastrophes pour pouvoir avoir le temps de construire une société un peu plus décente (deuxième hypothèse). Pourquoi si peu ? Probablement parce que notre « système-monde » est verrouillé. Imaginez, par exemple, que l’on boycotte massivement l’agriculture industrielle, croyez-vous sincèrement qu’elle arrive à se reconvertir tranquillement en quelque chose de « soutenable » (c’est-à-dire sans pétrole, sans phosphate, sans machine lourde, sans pesticide ni engrais de synthèse, sans chaine longue d’approvisionnement, avec beaucoup moins d’emballages et de réfrigération, etc.). Il faudrait changer tout le système alimentaire ! De même, comment imaginer que le système-dette ralentisse et devienne « durable », puisqu’il repose précisément sur l’accroissement infini des dettes ? Un ralentissement économique durable signerait inévitablement son arrêt de mort.

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Imaginez, par exemple, que l’on boycotte massivement l’agriculture industrielle, il faudrait changer tout le système alimentaire !

Cette deuxième hypothèse (croire à un ralentissement de l’effondrement) contient donc une contradiction, une sorte d’étrange mixture entre lucidité et déni : on accepte la possibilité d’un effondrement, mais on se l’imagine encore contrôlable, tranquille, planifié et graduel. Il s’agit là probablement d’une représentation de l’avenir que l’on retrouve au sein du mouvement de la Décroissance. Il serait intéressant de savoir ce que répondraient les objecteurs de croissance à ce sondage…

Enfin, il est impressionnant de constater que plus de la moitié des sondés (54,8 %) sont plutôt persuadés que les « solutions » du film Demain précipiteront la fin de notre civilisation thermo-industrielle. Étonnant, non ? Voilà qui change radicalement le sens commun du mot « solution » ! Voilà aussi un signe que la pensée écologiste a radicalement changé ces dernières années (voire ces derniers mois). Les partis politiques et les grandes institutions feraient bien de se mettre à jour… Car il est désormais impossible d’ignorer le spectre de l’effondrement.

Une situation inextricable, comme la mort ou une maladie génétique incurable, qui n’a pas de solution

Toute cette confusion autour de l’idée de « solutions » est probablement la conséquence d’un malentendu sémantique. En effet, en français, lorsqu’on a un problème, on cherche une solution. C’est simple, il faut analyser le problème, concevoir une solution, puis la mettre en œuvre. Et le problème disparaît. Voilà le schéma général du binôme problème/solution.

Les anglophones, quant à eux, ont aussi des problèmes et des solutions, mais ils ont un autre mot, qui peut s’avérer bien plus utile pour décrire notre situation. Ils utilisent le mot (intraduisible) depredicament. Il s’agit d’une situation inextricable, comme la mort ou une maladie génétique incurable, qui n’a pas de solutions (la mort ne peut pas être résolue), mais pour lesquelles il faut plutôt chercher des moyens de bien vivre avec.

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La mort est la situation inextricable par excellence. Avec elle, pas de solution, sinon des moyens pour mieux vivre dans sa perspective.

Ainsi, face à un predicament, il n’y a pas de solutions, mais il y a des chemins à prendre. On peut, par exemple apprendre à bien vivre avec un diabète de type 1 (grâce aux piqûres d’insuline quotidiennes), et on peut aussi apprendre à bien vivre avec l’idée de notre propre mort. D’ailleurs, c’est cela qui rend la vie plus savoureuse et plus authentique… Mais malheureusement cette question de la mort reste assez taboue dans notre société, ce qui peut expliquer la gêne qui rôde autour de l’idée d’effondrement.

À l’échelle de la société, donc, être prêt à bien vivre les catastrophes qui arrivent, c’est donc d’abord accepter qu’elle puissent mettre fin à notre civilisation. Ce n’est qu’en envisageant le pire (un effondrement brutal et violent) que l’on peut non pas éviter un effondrement, mais espérer trouver un chemin pour diminuer les souffrances, le nombre de morts violentes et l’anéantissement des autres êtres vivants. C’est aussi en acceptant la mort que l’on peut ouvrir la voie à une possible renaissance… après l’effondrement.

Ainsi, les « solutions », aussi enthousiasmantes soient-elles, ne nous permettront pas de« résoudre le problème » de l’effondrement, mais simplement de mieux vivre avec.


- Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Éd. Le Seuil, 304 p., 19 € .


[1Pablo Servigne & Raphaël Stevens. Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.

[2Ce petit sondage sans prétention a été réalisé entre le 21 et le 29 mars 2016 sur mon mur Facebook, à destination du public (pas seulement de mes «  amis  »). Le biais d’échantillonnage est donc causé par l’algorithme Facebook (que je ne connais pas) et par l’affinité des participants pour le sujet de l’effondrement.

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