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Atelier sur les villes en transition

ATELIER SUR LES VILLES EN TRANSITION

ENA 13 08 2011

 

Organisé par la commission Alternatives d’Attac France : Gilles Sabatier, Etienne Lecomte et Colette Boudou, en collaboration avec Armin et Hannes, de Fribourg en transition.

 

Une soixantaine de personnes étaient présentes, beaucoup de français, mais aussi des allemands ainsi que quelques suisses et belges. Nous avons commencé l’atelier par une petite présentation générale de chacun: d’où nous venons? (en nous déplaçant en fonction de notre localisation), participons-nous déjà à une initiative de ville en transition? Etc.

 

Introduction sur les villes en transition:

 

Les initiatives mises en œuvre dans les villes en transition sont souvent déjà connues, mais l’intérêt du mouvement des villes en transition est de les mettre ensemble. Pourquoi est-ce que ça marche? : Les intuitions fortes de ce mouvement:

 

  • Prendre en compte la tête, le cœur et les bras: Faire comprendre une situation mais aussi son contexte émotionnel, et déboucher sur une action.
  • La question du changement climatique est souvent acquise, par contre la fin du pétrole bon marché est moins connue. Prendre les 2 problèmes séparément engendre des fausses solutions. Les considérer ensemble change totalement la vision. Un 3ème choc est maintenant pris en compte, celui d’une explosion financière qui engendrerait un effondrement monétaire. Or un système d’échange est indispensable.
  • Si l’on attend, il sera sans doute très difficile de faire face à ces 3 chocs. Plusieurs scénarios sont possibles: « techno-fantasy » = on fonce dans le mur en souriant; « mad max » = le plus pessimiste; « développement durable » = on baisse un peu la consommation, mais pas de manière durable; « descente créative »= améliorer notre résilience, c’est-à-dire notre capacité à résister aux chocs, en particulier par une relocalisation pour limiter les transports, en prenant en compte tout le monde.
  • Etre inclusif, ce qui n’est pas facile: faire participer le plus de personnes possible quelles que soient leurs opinions, (privilégier l’action et éviter les discussions politiques, sources de conflits), mais aussi leurs revenus: penser aux personnes en difficulté.
  • Pourquoi l’intuition que nous allons dans le mur ne suffit pas à faire changer les comportements? Nous avons une addiction individuelle et collective à la consommation, au « bling bling ». Or le mouvement des villes en transition fait l’hypothèse que la vie sera en fait plus agréable sans tout cela. Pour obtenir un changement il faut une vision positive: une vision négative et la peur du futur entraînent une réaction de fuite: on fait l’autruche.
  • Ne pas se contenter de paroles : passer très vite à l’action et être visibles pour que les personnes restent dans le mouvement. Profiter des nombreuses expériences déjà réalisées. Voir le livre « Transition in action » (en anglais).
  • Aller à la rencontre des anciens et créer des liens: ils ont connus l’avant-pétrole et il est intéressant de savoir comment ils vivaient sans pétrole.

 

Situations nationales

 

Carte des différentes villes en transition officielles et déclarées en France, en Allemagne et en Autriche, et dans le monde

 

  • Attention, l’objectif n’est pas quantitatif: Il est important d’aller doucement au moment de la création d’une initiative de ville en transition afin de ne pas se retrouver seulement entre militants convaincus.
  • Les pays occidentaux ont une responsabilité importantes vis-à-vis de ces chocs. Nous n’avons que 10 ans pour passer à une société post-fossile, dans tous les pays, d’où l’importance des personnes qui se mobilisent et sont leaders d’opinion.
  • Le réseau des villes en transition croit lentement en Allemagne car il a fallu que les ouvrages soient traduits. Mais il augmente après chaque séminaire: le 1er en allemand a lieu en 2010. Il existe maintenant un site germanophone. Il y a plus d’un millier de membres en Allemagne dans différentes villes: Bielefeld, Berlin, Hanovre, Fribourg…
  • En France : gros boum actuellement. La première initiative a été lancée à Triève. Elle a bien démarré et a organisé une grande fête en juin 2011. Le manuel est traduit en français et il existe aussi un site francophone, ainsi qu’une liste de discussion (objectifrésilience). Une ville comme Paris étant trop grande pour une initiative de transition, les réunions et les objectifs s’organisent par quartiers. Les initiatives démarrent souvent à partir d’une expérience existante, en particulier une AMAP.
  • En Belgique, il existe une initiative à Bruxelles depuis plus d’un an. Il s’agit surtout de jardins collectifs en réseau. Des terres polluées par le pétrole vont être réaménagées. Trois essais ont eu lieu à Liège mais restent encore limités à de petits groupes. Leur objectif est de replanter un terrain. Voir le site entransition.be, ainsi que tout ce qui concerne la permaculture: la permaculture est indispensable à la survie sur notre planète et est au cœur des villes en transition. Elle lie tous les domaines. L’agriculture ne doit pas seulement produire des aliments mais s’occuper des sols et des différents éléments naturels (air, eau, animaux etc).
  • En Suisse: plusieurs groupes sont établis à Zurich, Balle, Genève, Biel (« vision2035 »). Site: 2035.ch Ces groupes coopèrent avec les organisations qui agissent par rapport au changement climatique ainsi qu’avec les responsables municipaux, qui sont un levier important.

 

Cart game

 

Nous nous divisons en 4 groupes, en fonction de la langue utilisée, afin d’échanger sur les différentes initiatives de villes en transition en cours, en évaluant où en est l’initiative par rapport à la liste des « ingrédients » présentée dans le livre « Transition compagnon ». Puis elles sont présentées en grand groupe.

  • Exemples:
  • Fulda en Allemagne, le groupe est issu de la mobilisation contre un projet de centrale nucléaire et de la projection d’un film, faite au bon moment. Jardins mobiles dans des boîtes sur des ruines, terrain en cours d’acquisition, projet de monnaie régionale.
  • Mûrs-Erigné près d’Angers: le groupe s’appuie sur des associations existantes. Chantiers participatifs, annuaire des différentes initiatives locales.
  • Paris 15ème: groupe issu d’une AMAP. Actions de sensibilisation, groupes de travail (transport, alimentation…). Projet de jardins potagers dans les espaces verts des immeubles.
  • Aix-en-Provence: chaque réussite est l’occasion d’une fête (ex. récolte de courgettes mangées ensemble) ce qui est important pour favoriser l’inclusion.
  • Marseille : compost collectif pour réduire les déchets et mettre le compost à disposition des habitants. Liens avec la Confédération paysanne.
  • Autres : Une petite annonce pour solliciter la mise à disposition de terrains a permis d’avoir plus de jardins que de jardiniers. Des enfants mangent à la cantine les légumes qu’ils ont eux-même produits dans leur jardin.

 

Débat sur les relations avec les élus.

  • Le mouvement des villes en transition est un mouvement citoyen autogestionnaire et indépendant des élus locaux. Il faut prendre contact le plus tard possible avec les élus locaux qui risquent de récupérer les initiatives. Les communes peuvent aussi tuer toute initiative comme cela a été le cas en Allemagne avec les agendas 21 locaux dont rien ne reste 10 ans après alors que beaucoup de villes s’étaient engagées: mieux vaut se baser sur la population, 10% peuvent faire bouger beaucoup!
  • Pourtant il y a un lien entre ce que l’on veut faire dans les villes en transition et ce que les communes devraient faire. D’autre part, collaborer avec les élus peut être un levier important pour développer des initiatives et bénéficier de leurs ressources. Il faut s’appuyer sur les expériences locales antérieures et éviter de trop vite généraliser.
  • L’opinion générale est qu’il est essentiel de conserver le pouvoir à la base et de ne prendre contact avec les élus que lorsque l’initiative de transition est suffisamment avancée et solide pour ne pas pouvoir être récupérée.

 

Débat sur les rapports avec Attac.

 

Si le mouvement de transition est stratégique pour le futur, Attac doit favoriser son développement, en le faisant connaître en tant qu’association d’éducation populaire. Les comités locaux peuvent projeter des films et permettre d’échanger de bonnes informations sur les différentes initiatives. Ils peuvent aussi organiser des forums des alternatives locales.

 

http://www.rue89.com/

rue89.com, Cécile Cailliez  le 30 novembre 2010


Après-pétrole : et si les habitants initiaient la transition des villes ?

 

Les « villes en transition » imaginent la cité de l’après-pétrole, moins dépendante de l’or noir. Une initiative citoyenne d’origine anglo-saxonne qui essaime désormais en France.

 

Un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) l’a prouvé récemment : les ressources de pétrole s’épuisent indéniablement.

 

Pire, selon l’AIE, le pic pétrolier, cette phase où la production de pétrole conventionnel sera en déclin par rapport à la demande, serait désormais atteint.

 

Si l’Agence rassure en tablant sur la découverte et la mise en production de nouveaux champs, le constat est là : il faut dès à présent penser la ville de demain, moins dépendante de l’or noir.

 

Mais comment envisager l’après-pétrole sans tomber dans le catastrophisme ? Les partis politiques écologiques ont du mal à mobiliser et tous les citoyens ne se reconnaissent pas dans les mouvements associatifs ou décroissants.

 

La solution : susciter au sein de la communauté un mouvement de réflexion et d’action, s’appuyer sur les ressources et les compétences locales, afin de mettre en place et de diffuser au niveau local les bonnes pratiques.

 

Comment la mettre en pratique ?

 

En 2006, à Totnes, une bourgade de 8 000 habitants, Rob Hopkins enseigne la permaculture, une philosophie du développement durable par l’aménagement du territoire et le renforcement de la communauté.

 

Convaincu de la réalité du pic pétrolier, il tente alors un pari fou : miser sur la participation des habitants pour favoriser la « transition » en douceur de sa ville à l’horizon 2030.

 

Ainsi naît le mouvement des « villes en transition », qui se fonde avant tout sur la notion de résilience, c’est-à-dire notre capacité, malgré les difficultés, à nous adapter aux changements à venir.

 

Pour mettre en œuvre le processus, ses initiateurs à Totnes ont rédigé un processus en douze points.

 

Première étape : constituer un groupe de pilotage.

 

« Militants associatifs, citoyens, élus, représentants de l’agenda 21, tout le monde est bienvenu », insiste Leigh Barret, du groupe Saint-Quentin en transition.

Un aspect inclusif et participatif qui séduit bien au-delà des cercles écologiques habituels.

Autre étape primordiale, l’élaboration de groupes de travail thématiques : transports, énergie, alimentation. L’idée étant, si possible, de s’appuyer sur les initiatives existantes, de mieux les coordonner et de les développer.

 

« Ce questionnement concret, pragmatique, est l’un des principaux intérêts de la transition », constate Pierre Bertrand, fondateur de Trièves en transition en 2007. « Si on veut développer les énergies renouvelables, le premier réflexe est de savoir où on va pouvoir installer des panneaux solaires dans le village et si cela est réellement faisable. »

Exemples :

  • à Saint-Quentin en Yvelines, l’association Regain Nature organise des ateliers de jardinage bio pour la transition ;
  • à Totnes, le groupe alimentation plante des vergers de noyers un peu partout dans la ville. L’intérêt : les fruits se conservent longtemps et permettent de faire de l’huile ou de la teinture ;
  • à Grenoble, un projet de monnaie locale est à l’œuvre.

 

Ce que je peux faire

 

En France, une quinzaine de groupes de transition ont vu le jour. « Mais nous n’en sommes réellement qu’à la phase de sensibilisation des habitants à la réalité du pic pétrolier », tempère Pierre Bertrand.

 

Les résultats de la transition sont beaucoup plus visibles hors de l’Hexagone. Totnes compte aujourd’hui une quarantaine de projets : dont la création d’une monnaie locale, le Totnes Pound, permettant de faire ses emplettes chez les commerçants de la ville ; ou l’édition d’un guide de la consommation locale.

 

Plus d’un tiers des 8 000 habitants participe de manière plus ou moins active au mouvement.

« Mais attention, la transition est jeune et Totnes n’est toujours pas une ville totalement écolo, sans voiture ni pétrole, temporise Luc Semal, chercheur et spécialiste de la transition.

La vraie réussite d’Hopkins est en fait d’avoir développé un niveau intermédiaire de l’action citoyenne, plus élaborée que les éco-gestes individuels ».

 

Dans le monde, on recense près de 650 initiatives.

 

Envie de rejoindre la transition ? La liste des groupes locaux est disponible sur le site français. Vous pouvez également constituer votre propre groupe.

 

La première chose à faire est alors de consulter le « Guide des initiatives de transition » (lien expiré) ou de vous procurer le « Manuel de transition » de Rob Hopkins, récemment traduit en français et co-édité par Silence et Ecosociété.

 

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89

Ailleurs sur le Web

Le site français des territoires en transition

Les villes en transition sur Wikipédia

 

 

De la dépendance au pétrole à la résilience locale

De la dépendance au pétrole à la résilience locale –

Manuel de Transition – de Rob Hopkins

 

 

En 1990, Rob Hopkins avait visité la vallée des Hunzas dans le nord du Pakistan, qui avait été presque entièrement coupée du monde extérieur jusqu’à l’ouverture de l’autoroute du Karakoram en 1978 : « J’avais affaire à une société qui vivait à l’intérieur de ses limites et qui avait développé des moyens d’un raffinement effarant pour y parvenir. Tous les déchets, y compris les excréments humains, étaient soigneusement compostés et retournaient à la terre. Les terrasses construites sur les flancs des montagnes étaient irriguées avec une précision stupéfiante par un réseau de canaux. Il y avait des abricotiers partout, de même que des cerisiers, des pommiers et d’autres arbres fruitiers. Des pommes de terre, de l’orge, du blé et d’autres légumes poussaient sous ces arbres et autour. Les gens avaient l’air de toujours avoir le temps de s’arrêter et passer du temps avec les enfants qui couraient pieds nus à travers champs. Hunza est tout simplement l’endroit le plus beau, le plus tranquille, le plus heureux et béni d’abondance que j’aie jamais visité, auparavant et depuis lors. »                Il s’agissait d’un territoire de résilience, une aptitude à fonctionner indéfiniment à l’intérieur de ses limites, et de prospérer pour avoir su y parvenir.

En 2003, Rob enseignait à Kinsale en Irlande quand il entendit parler du pic du pétrole directement par le plus grand expert mondial sur le sujet, le géologue pétrolier Colin Campbell. Après avoir partagé cette information avec ses étudiants, Rob travailla avec eux pour créer le Plan de descente énergétique de Kinsale, qui fut par la suite adopté comme principe d’action par le conseil municipal. Comprendre que les problèmes de pic pétrolier et de réchauffement climatique résulte d’une multitude d’actions individuelles implique d’en assumer la responsabilité. Revenu en Grande-Bretagne, Rob lance le Transition Town dans la ville de Totnes au début de 2006. Cette initiative se répandit d’un bout à l’autre du Royaume-Uni. Voici quelques extraits recomposés de son livre.

1/7) Les Jumeaux de l’hydrocarbure

Il s’agit de considérer le talon d’Achille de la mondialisation, son extrême dépendance à l’égard du pétrole. La transition vers une organisation plus locale de la vie n’est pas une affaire de choix, c’est la direction dans laquelle l’humanité ne peut faire autrement que de s’engager. Rebâtir une agriculture et une production alimentaire locales, localiser la production énergétique, repenser les soins de santé, redécouvrir les matériaux de construction locaux, repenser la manière dont nous gérons les ordures : tout cela développe la résilience. Bien sûr, les initiatives locales ne sont pas l’unique réponse au pic pétrolier et au changement climatique ; toute réponse cohérente nécessitera également des réponses du gouvernement et du monde des affaires à tous les niveaux.

Changement climatique et pic pétrolier sont les jumeaux de l’hydrocarbure. Ces deux questions sont tellement interreliées que si on les considère isolément, une grande partie du problème nous échappe. Sans pétrole à bon marché, vous ne seriez pas en train de lire ces lignes en ce moment. Quand vous vous mettez vraiment à y penser, ce n’est pas seulement ce livre qui n’existerait pas. La plupart des choses qui vous entourent dépendent du pétrole à bon marché pour leur fabrication et leur transport. Ce n’est pas pour rien qu’on parle des carburants fossiles comme d’une très vieille lumière solaire ; ils ont une incroyable densité énergétique. Comme la potion magique d’Astérix, le pétrole nous rend plus forts, plus productifs et plus rapides que nous l’avons jamais été. On estime que 40 litres d’essence contiennent l’équivalent énergétique de 4 ans de labeur manuel humain. Nous pouvons appeler « Intervalle du pétrole » le bref interlude de 200 ans où nous aurons extrait du sol la totalité de cette extraordinaire substance et l’aurons brûlée.

Le climat planétaire est nettement en train de se réchauffer ; il n’est plus permis d’en douter. Jusqu’où est-il réaliste de permettre à la température de monter ? La réponse est qu’idéalement, nous devrions mettre un terme à toutes nos émissions de gaz à effet de serre aujourd’hui même, mais ce n’est manifestement pas ce qui va se passer. George Monbiot a déclaré en 2007 : « Réduire les émissions de 90 % ne suffit plus, il s’agirait de 110-120 % de réduction, c’est-à-dire de capter davantage de gaz carbonique que nous en produisons. » Il serait simpliste d’affirmer que le pic pétrolier signifie que le changement climatique va devenir contrôlable parce que nous arrivons à court de carburants liquides à un prix abordable ; la situation est beaucoup plus complexe. Le recours à d’autres carburants, tous pires que le pétrole pour leurs effets sur le climat, est dangereux. Pourtant l’objectif implicite du rapport Hirsch sur le pic pétrolier est de faire en sorte qu’on puisse continuer à faire des affaires comme si de rien n’était aussi longtemps que possible et par tous les moyens, y compris l’emploi du charbon pour produire des carburants liquides. Il n’y a pas la moindre trace de préoccupation quant au changement climatique dans ce rapport.

Le changement climatique nous dit que nous devrions changer, tandis que le pic pétrolier nous dit que nous allons être forcés de changer. Une technologie va nous sauver, une forme radicalement nouvelle de stockage du gaz carbonique, bon marché et efficace. Elle a pour nom : laisser les carburants fossiles sous la terre.

2/7) Quelques erreurs à ne plus commettre

– Nous avons plus de diplômes mais moins de bon sens ; plus de connaissances mais moins de jugement; plus d’experts, mais de plus en plus de problèmes ; plus de médicaments mais moins de santé. Nous multiplions les appareils de communication, mais nous avons moins de communication réelle. C’est une époque où il y a beaucoup en vitrine, mais rien à l’intérieur.

– L’éducation est totalement inadéquate en regard de la Transition qui s’annonce. Les jeunes sortent de l’école sans être préparés à faire face aux besoins pratiques d’un monde beaucoup moins abondant en énergie. Ils ne savent rien en construction, en cuisine, en jardinage ou en réparation.

– Les systèmes de production locaux ont été systématiquement et inflexiblement dénigrés et sapés au cours des soixante dernières années. Pourtant tout au long de l’histoire, il  a été plus sensé de produire localement tout ce qu’on pouvait et d’importer les biens de luxe et les quelques choses que l’on était incapable de produire soi-même.

– Les économies indigènes durables n’expédient pas leurs fruits et légumes par fret aérien. Quand une région se met à faire ça, il y a belle lurette que les fermiers indigènes sont partis, expulsés de la terre aux fins de l’agriculture intensive orientée vers l’exportation.

– Rien ne saurait garder 30 millions d’automobiles et un peu plus de 2 millions de camions sur les routes du Royaume-Uni ni, par extension, les 600 millions d’automobiles et plus dans le monde. Rien. Une dépendance complète à l’égard du transport routier et une distribution centralisée sont les talons d’Achille de la mondialisation économique.

– L’Allemagne a envoyé au Royaume-Uni 1,5 millions de kilos de pommes de terre et nous lui avons envoyé – oui – 1,5 millions de kilos de pommes de terre. Le Royaume-Uni a importé pour 310 millions de livres sterling de bière en 2004 et en a exporté 313 millions.

– Des substituts au pétrole conventionnel ? Les sables bitumineux, c’est un peu comme arriver au pub et s’apercevoir qu’il n’y a plus de bière ; seulement votre désir de prendre un verre est tellement impérieux que vous vous mettez à imaginer qu’au cours des trente ans que ce pub a été en affaires, l’équivalent de 5000 pintes ont été reversées sur le tapis ; aussi inventez-vous un procédé pour bouillir le tapis afin d’en extraire la bière. C’est là l’acte futile et désespéré d’un alcoolique incapable d’imaginer la vie sans l’objet de sa dépendance.

– On débat du fait qu’il resterait pour plusieurs centaines d’années de charbon dans le monde. Mais décider d’utiliser les réserves restantes, c’est essayer de prouver que les climatologues du monde entier se trompent. Il reste assez de charbon pour nous faire bouillir vivants dans notre propre climat.

– Ah, mais nous nous en sortirons, diront certains, grâce à l’hydrogène ! Ou à l’énergie nucléaire ou à l’énergie gratuite produite par des génératrices prélevées sur des ovnis ! L’inventeur est prêt à présenter son appareil en public mais une compagnie pétrolière en a racheté les droits. C’est là attendre après la potion magique.

– Les amateurs de conspirations croient fermement que ces crises sont orchestrées par les puissants de ce monde pour s’enrichir davantage. Internet regorge de demi-vérités et de vraies rumeurs susceptibles de nourrir les mécanismes de déni. Ce déni devient un problème puisqu’il nous empêche de regarder la réalité en face et d’agir. Rappelons que les groupes fascistes ont toujours, historiquement, profité des périodes d’effondrement et de difficultés économiques.

3/7) Quel modèle de transition ?

Historiquement, la croissance économique est très étroitement liée à un accroissement de la consommation d’énergie. Les modèles économiques qui ont si bien fonctionné pour gravir la montagne d’énergie fournie par les  carburants fossiles se révéleront complètement inadéquats pour la descente de l’autre côté. Les mythes que nous entretenons sur notre grande richesse nous conduisent à croire qu’il suffit de dépenser assez d’argent pour que la crise financière se résorbe. Le plan de sauvetage des banques et de l’industrie automobile est le reflet de la croyance que les mêmes outils qui nous ont mis dans le pétrin pourront nous en sortir. Les Agenda 21 locaux étaient fondamentalement des processus du sommet vers la base qui faisaient semblant de ne pas l’être.

Les communautés sont les mieux à même de se pencher sur la façon dont la contraction économique se manifestera dans telle région, telle ville et tel village. Je serais d’avis qu’au lieu d’essayer de faire changer les gens en leur présentant des visions d’Effondrement, les scénarios d’Evolution pourraient fournir la vision d’un objectif final si séduisant que la société se découvrirait l’envie de s’engager dans une transition vers ceux-ci. Créer le monde que nous voulons est un mode d’action bien plus subtil et puissant que détruire celui dont nous ne voulons plus. Les Initiatives de Transition incluent des formations pratiques sur les savoir-faire qui serviront dans la société de l’après-pétrole.

Les Initiatives de Transition fonctionnent le mieux dans le contexte d’une combinaison de réponses partant à la fois d’en haut et de la base, puisque ni l’une ni l’autre ne peuvent faire face au défi isolément. Il semblerait que les gouvernements songent sérieusement à introduire un rationnement carbonique. Il ne s’agit pas de savoir si, mais bien quand le rationnement va commencer, et plus tôt nous commencerons, moins dur il sera. Toutefois, il est important de se souvenir que nous n’avons pas à attendre l’action des gouvernements. En fait, les réponses nationales et internationales ont toutes plus de chances d’être couronnées de succès dans un environnement où les réponses communautaires sont abondantes et dynamiques. De façon générale, les gouvernements n’ouvrent pas la voie, ils réagissent. Ils sont réactifs et non pas proactifs. Il faut cependant rappeler que nous pouvons faire énormément de choses sans le gouvernement, mais que nous pouvons aussi en faire considérablement plus avec lui.

4/7) Agir ensemble pour la Transition

Les Initiatives de Transition opèrent en douceur, sans faire de victimes ou se faire d’ennemis. C’est pourquoi elles ne soulèvent l’ire d’aucune institution. Elles présentent une action concertée et un but commun pour les groupes existants. La construction d’un réseau social est plus important que le nombre de personnes capables de dire qui est King Hubbert. Cela implique de tendre la main à des groupes qui sont habituellement ignorés par les écologistes, telles les Chambres de commerce ou les associations de défense du patrimoine. Il faut ratisser large.

Mais il y a une résistance massive à s’attaquer aux défis environnementaux, les sociétés industrialisées sont accros au pétrole. Modifier le comportement de dépendance envers le pétrole est difficile. Informer ne suffit pas. Sensibiliser le public est d’une importance cruciale, mais il suffit de regarder un paquet de cigarettes pour en voir les limites. Le parallèle est aussi frappant avec quelqu’un qui boit trop. On peut comprendre que son entourage le harcèle avec des critiques, mais celles-ci peuvent accroître la résistance au changement. Plutôt que chercher à convaincre, il s’agit d’abord d’offrir un lieu d’écoute. En fin de compte, il s’agit d’établir un PADE, plan d’action de descente énergétique. Ce PADE ne doit pas être coulé dans le béton, c’est plutôt une collection d’idées à retravailler et réviser régulièrement. En inscrivant la souplesse dans le processus, nous pouvons le rendre infiniment plus puissant et donner à la communauté un sentiment plus fort d’y être impliqué et d’en avoir la maîtrise.

A la lumière des changements d’envergure imminents, il est évident que l’idée de passer au travers en toute sécurité, en changeant seulement nos ampoules ou en baissant le thermostat de quelques degrés, est complètement dérisoire. L’une des causes de ce que l’on peut appeler le syndrome des ampoules électriques est que les gens ne peuvent souvent imaginer que deux niveaux d’intervention : des individus qui font des choses chez eux ou le gouvernement qui agit au niveau global. Le modèle de Transition explore le niveau intermédiaire : ce qui peut être accompli à l’échelle de la communauté. Ce qu’il faut, c’est une échelle à laquelle tout un chacun peut avoir l’impression de contrôler sa vie, une échelle à laquelle les individus deviennent des voisins plutôt que de simples connaissances ou des numéros. J’en suis venu à penser que le niveau idéal pour une Initiative de Transition est celui que vous sentez pouvoir influencer. Dans une ville de 5000 personnes, vous pouvez ressentir une appartenance, elle peut vous être familière. La plupart des villes étaient, historiquement, un assemblage de villages et cela est encore perceptible. L’idée de travailler à l’échelle du quartier n’est pas neuve.

5/7) Exemples d’application

– Quelques leçons de la descente énergétique vécue en Grande-Bretagne pendant la deuxième guerre mondiale : Les autorités locales créèrent des comités horticoles pour conseiller la population en terme de maraîchage, firent la promotion de la frugalité et organisèrent l’enseignement de compétences pratiques. En ce qui concerne les véhicules, le rationnement des carburants mis en vigueur en 1939 limitait la distance annuelle pour les usages non essentiels à environ 2900 km, limite qui fut ensuite graduellement réduite jusqu’à l’abolition des allocations individuelles en 1942. Entre 1939 et 1942, l’usage de la voiture a chuté de 95 %. Nous avons intérêt à apprendre de ceux qui peuvent se remémorer la période entre 1930 et 1960, avant le tout-pétrole. Il est plus facile ainsi de se représenter une vie avec moins de pétrole.

– Un tableau comparatif :

Ne contribue pas à la résilience Contribue à la résilience
Recyclage centralisé

Plantation d’arbres décoratifs

Approvisionnement international en bio

Transactions de crédits carbone

Investissement éthique

Achat de musique sur CD

consommation

Compostage local

Plantation d’arbres productifs

Procédures d’achat local

Investissements  communautaires local

Monnaie locales

Chanter dans un cœur local

réciprocité

– Les terrains des écoles seront transformés en jardins intensifs. Le jardinage est intrinsèquement plus productif que l’agriculture parce qu’une plus grande attention y est concentrée sur une plus petite superficie. Les circuits courts seront mesurés en mètres plutôt qu’en kilomètres. La population prendra plaisir à l’élevage de poulets.

=> Nous apprenons à faire quelque chose en le faisant. Il n’y a pas d’autre façon.

6/7) quelques indicateurs de résilience

La résilience est la capacité d’un système ou d’une commune à résister aux impacts de son environnement extérieur. Des indicateurs permettent de la mesurer :

– le pourcentage de nourriture produite localement

– le pourcentage de monnaie locale en circulation sur le total de la monnaie en circulation

–  le nombre d’entreprises appartenant à des propriétaires locaux

–  le trajet moyen domicile-travail des personnes habitant la ville mais travaillant ailleurs

–  le pourcentage d’énergie produite localement

–  le nombre de bâtiments construits en matières renouvelables

–  la proportion de produits de base fabriqués au sein de la commune dans un rayon d’action donné

–  la proportion de déchets compostables effectivement compostés

Certains indicateurs peuvent s’appliquer universellement, mais beaucoup d’autres seront spécifiques à votre situation et émergeront du processus du PADE.

7/7) Conclusion rapide

Le pessimisme et l’optimisme sont tous deux des distractions qui nous éloignent d’une vie pleinement vécue.

Quand j’ai interrogé Dennis Meadows, un des coauteurs du livre The limits to growth, il m’a dit : « Songez à la quantité de changements qui se sont déroulés pendants les cent dernières années. Tous ces changements ne font pas le poids face à ce dont vous serez témoin au cours de vingt prochaines années. »

L’Initiative de Transition est un concept viral. Il a vocation à se propager…

(édition écosociété, 2010)

Vers une Économie conviviale

 

Villes en transition : vers une économie conviviale

Peut-on sortir du productivisme ?

Projet n°324-325 | Acteurs du monde | Dossier | Chroniques | Recensions

Claire Wiliquet

Octobre 2011

Il y a aujourd’hui consensus parmi les analystes des réserves pétrolières : la production de pétrole atteindra très prochainement un pic, puis déclinera. Notre dépendance au pétrole est telle que la préparation à sa déplétion concerne tous les niveaux du monde social : il s’agit pour eux de construire leur résilience face au choc imminent d’une raréfaction des ressources pétrolières, afin que la transition d’une société très dépendante des énergies fossiles à une société où ces énergies sont rares se passe dans les meilleures conditions possibles, sans heurt et sans tension. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent les villes en transition.

Mouvement de transition

Le mouvement des villes en transition est né en 2005 à Kinsale, en Irlande, à l’initiative de Rob Hopkins de l’Université de Kinsale. Aujourd’hui, des dizaines de projets sont en route un peu partout en Occident, dont une centaine sur le territoire britannique. En Belgique, c’est l’association les Amis de la terre qui, en 2007, a popularisé le concept. L’échelle des projets n’étant pas toujours celle de la commune, on parle aussi d’initiatives en transition. Un réseau s’est créé – Transition Network – chargé de soutenir les initiatives qui cherchent à se mettre en place.

Si l’objectif est de préparer une transition vers une économie moins dépendante du pétrole, le mouvement veut aussi prendre en compte la question du réchauffement climatique. Sinon, la recherche de solution pour l’un risquerait d’amener des externalités négatives pour l’autre. En palliant la diminution des réserves pétrolières par l’utilisation du charbon liquéfié, par exemple, on aurait recours à une ressource énergétique qui libère jusqu’à trois fois plus de CO2 que le pétrole. Ne se préoccuper inversement, que du réchauffement climatique, c’est s’enfoncer dans l’urgence : celle d’une diminution de l’offre de pétrole et d’une augmentation de son prix, qui risque fort de provoquer une récession économique. Celle-ci compromettrait les investissements dans la recherche et le développement des énergies alternatives. Face au double défi de la déplétion et du réchauffement, la solution passe par une réduction drastique de la consommation d’énergie. C’est en élaborant des plans de descente énergétique que les villes construisent leur résilience.

En choisissant la sobriété énergétique, les initiatives de transition s’inscrivent dans une optique de décroissance, mais non imposée de l’extérieur comme elle le serait dans la perspective d’une déplétion – la raréfaction et l’augmentation du prix du pétrole allant de pair avec une récession économique. L’objectif des initiatives de transition est de créer les conditions pour que récession et catastrophe sociale ne soient plus aussi étroitement liées. Réaliser un tel objectif suppose un véritable changement culturel, une refondation de nos modes de vie. Et, en particulier pour les villes, une relocalisation de l’économie et un renforcement des liens sociaux.

Vers une résilience

Dans son Manuel de transition [1], Hopkins dessine la figure d’une société plus résiliente. Au plan économique, il imagine des échanges plus locaux, le développement d’entreprises familiales, de monnaies locales. Pour l’alimentation, il s’agit de créer des exploitations plus petites et polyvalentes, avec un accroissement de la main-d’œuvre allouée à l’agriculture et le développement du jardinage urbain. L’approvisionnement alimentaire est une des clés de la transition : la sécurité alimentaire serait considérée comme une priorité nationale, ce qui implique de relocaliser les stocks alimentaires. En matière d’énergie, l’objectif est de réduire la consommation de 50 %, les 50 % restant étant fournis par des énergies renouvelables, produites localement. De même, Hopkins appelle au développement des transports en commun, de l’auto-partage et du vélo, au ralentissement du tourisme longue distance, à la réduction de l’étalement des villes. Enfin, il préconise l’augmentation de l’efficience énergétique des logements et le développement des habitats groupés.

Si la résilience se traduit par une relocalisation, elle ne signifie pas pour autant un refus des échanges ni la volonté d’un retour à l’autarcie, mais plutôt une remise au centre du local. Cette tendance s’oppose à la globalisation qui pousse à déterritorialiser les activités économiques sous prétexte d’avantages comparatifs. La relocalisation est plus rationnelle au niveau énergétique : les longs voyages énergivores sont évités au maximum et, au besoin, le bateau ou le train, moins consommateurs d’énergie, sont privilégiés. La relocalisation est également plus rationnelle au niveau social, car elle permet de redynamiser l’économie locale par la création d’emplois.

L’exemple d’Overtornea, petite ville suédoise de 6 000 habitants, est édifiant. Violemment atteinte par la crise de 1980, sa situation semblait sans issue : 20 % de la population active au chômage, 25 % partant pour les grands centres urbains… Les autorités ont tenté d’y remédier en adoptant un type de développement sur le modèle des villes en transition. Résultat : en six ans, près de 200 entreprises et quelques milliers d’emplois ont été créés dans l’agriculture biologique, l’éco-tourisme, l’apiculture, la pisciculture… La démarche d’Overtornea présente l’avantage d’un traitement cohérent, fondé sur une vision de long terme, des différents problèmes auxquelles la commune devait faire face. Cet exemple montre également qu’une requalification de la population est nécessaire : les citoyens doivent réapprendre à cultiver, être capables de réparer les objets…

Certaines initiatives de transition vont jusqu’à mettre en place une monnaie propre. La monnaie courante ne disparaît pas, mais les deux monnaies deviennent complémentaires. Le but est d’éviter que les richesses produites localement soient absorbées par l’économie globale. La monnaie locale permet de diminuer la dépendance au système financier pour amortir les chocs en cas de crise. Les entreprises locales peuvent payer une partie des salaires dans cette monnaie qui est acceptée par les commerces. Les producteurs et fournisseurs locaux qui y adhèrent sont privilégiés : cela redynamise l’économie locale.

Agir ensemble

Les réalisations les plus fréquentes des villes en transition touchent à l’agriculture et au jardinage. Or, si le raccourcissement des circuits de distribution permet d’absorber une hausse du prix du pétrole et d’assurer l’approvisionnement des villes, on peut douter que les potagers urbains suffisent à nourrir la population urbaine. Mais leur intérêt est ailleurs : ils permettent aux participants de jardiner ensemble, de créer des liens, d’échanger des savoirs, de s’entraider [2].

La tendance sociale va dans le sens d’une atomisation de l’individu, souvent enfermé dans le rôle de consommateur. Les réponses à des besoins essentiels, de sécurité, d’autonomie, de reconnaissance… sont cherchées aujourd’hui dans la consommation. Pourtant, la préparation à la déplétion du pétrole passe par sa réduction. Il faut donc trouver d’autres biais pour satisfaire nos besoins, et une voie alternative est offerte grâce à la création de solidarités. Les initiatives en transition participent au tissage de liens communautaires, les participants apprennent à compter les uns sur les autres plutôt que sur leur portefeuille. D’un système économique qui instrumentalise les rapports sociaux, on passe à un système économique où la relation devient centrale.

« Le corps et l’âme » [3]

S’impliquer dans une initiative de transition suppose d’être prêt à changer son mode de vie et de pensée, de prendre conscience qu’il a été façonné par une civilisation consommatrice d’énergie fossile, pour le remettre en question et éventuellement identifier les obstacles intérieurs au changement.

Ainsi, ne plus s’en remettre à de futures solutions technologiques pour pallier entièrement la pénurie énergétique. Cette perspective s’oppose à une foi dans le progrès très ancrée dans les sociétés industrielles. De même, privilégier la relocalisation va à l’encontre de nos conceptions d’un monde où la vitesse abolit les distances et le temps – engendrant une société de l’immédiat. La difficulté à anticiper n’est pas le propre des citoyens, elle concerne aussi les pouvoirs publics dont l’agenda politique est rythmé par les échéances électorales. Ces échéances paralysent la prise de mesures de long terme dont la mise en œuvre nécessiterait des sacrifices dans le présent. La gestion du marché du pétrole est aussi laissée à la main invisible : une entité désincarnée bien incapable d’anticipation.

La culture de consommation nous fait aussi confondre l’être et l’avoir. Mais à tous ces obstacles bien ancrés dans nos imaginaires, s’ajoute désormais un sentiment d’impuissance face à des centres de décision de plus en plus éloignés et mal identifiables. Dès lors, nous perdons nos capacités de rêver une organisation sociale différente et de nous battre pour l’obtenir.

Il est extrêmement difficile de nous défaire de nos réflexes de consommateurs pour expérimenter un mode de vie plus frugal, des modes de pensée moins structurés par la vitesse et le progrès, une conception de la richesse plus humaine qu’économique. Toutes les technologies auxquelles nous avons accès aujourd’hui sont la preuve de la créativité humaine et de sa capacité à réaliser ses rêves. Mais cette créativité peut être mise au service de la fondation d’une société alternative. Celle-ci suppose de reprendre un contrôle sur sa vie, sur son environnement, de ne plus être un consommateur passif, mais de redevenir acteur de sa vie. C’est un processus qui prend du temps. Il représente une révolution silencieuse, la partie immergée des réalisations des initiatives en transition.

Face aux résistances intérieures au changement, le mouvement propose plusieurs outils. Ainsi le café citoyen. Les participants forment des petits groupes autour de thèmes précis : l’alimentation, le transport, les politiques publiques… et sont invités à réfléchir à des solutions en cas de pénurie du pétrole. Cet appel à l’expressivité amène chacun à trouver ses propres arguments pour changer ses modes de vie. Car, un changement intérieur, pour qu’il soit réel, profond et dynamique, ne saurait être imposé de l’extérieur.

Une autre clé est dans le développement d’une vision positive de l’avenir, de la convivialité, du côté festif d’un mouvement qui donne envie d’y participer. Les initiatives de transition sont soucieuses de ne pas tomber dans un discours pessimiste ou culpabilisant. L’enjeu est de sortir d’une logique de la peur en créant un récit, qui dépeint de la façon la plus détaillée possible un futur possible. Les réalisations concrètes : potager, compost, réseaux d’échanges… participent à l’élaboration de cette vision. Ce sont des lieux où se développent l’entraide et la convivialité et ces réalisations sont la preuve qu’autre chose est possible. Elles ôtent à la logique de consommation le monopole du réel et montrent comment une réalité différente peut être aussi, sinon plus, épanouissante. Les citoyens qui y participent se donnent un cadre alternatif dans lequel inscrire leur vie quotidienne et lui apporter un nouveau sens : vivre dans le respect de valeurs écologiques et sociales dans une perspective de bien commun assuré par une société plus durable.

Claire Wiliquet,

Claire Wiliquet est chargée de formation au Centre Avec (Bruxelles), centre de recherche en sciences sociales. Elle est diplômée en population et développement et en communication et information. Une version plus étoffée de ce texte, avec des références bibliographiques utiles, est disponible sur www.centreavec.be.

Notes

1 . Rob Hopkins, Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal, Écosociété, 2010.

2 . Cf. Xavier Leroy, Potagers collectifs : un panier de cultures…, Centre Avec, juin 2011.

3 . Nom porté par certains sous-groupes thématiques d’initiatives de transition.

 

Pour citer cette page

Claire Wiliquet, « Villes en transition : vers une économie conviviale », Ceras – revue Projet n°324-325, Décembre 2011. URL : http://www.ceras-projet.com/index.php?id=5387

Imaginer des relocalisation en urgence

Villes en transition : imaginer des relocalisations en urgence

Par Luc Semal et Mathilde Szuba

Luc Semal – Doctorant en Science politique au CERAPS (Lille II).

Mathilde Szuba – Doctorante en Sociologie au CETCOPRA (Paris I).

Publié par Mouvements, le 27 septembre 2010.

 

Changer le système ou changer les pratiques ? Selon Luc Semal et Mathilde Szuba, les promoteurs des Villes en transition renouvellent les réponses apportées à cette question en mêlant systématiquement à leur approche de la justice climatique l’échéance du pic pétrolier, peut-être déjà là. Ainsi, il ne suffirait pas de « revendiquer » mais nécessiterait de « s’y préparer » matériellement et psychologiquement. Mobilisant les concepts de résilience et de relocalisation, les transitionneurs, souvent proches du mouvement altermondialiste, seraient porteurs d’un nouveau projet « d’émancipation sous contrainte ».

Le sommet de Copenhague fut un retentissant échec institutionnel, dont nous n’avons sans doute pas encore tiré toutes les conséquences. Cela étant, il fut aussi l’occasion d’une importante mobilisation militante, dont la composition et les revendications témoignent d’une évolution sensible des relations entre le mouvement écologiste et le mouvement altermondialiste : deux mouvements qui ne se recoupent qu’en partie, mais qui semblent désireux de construire de meilleurs rapports de force pour faire aboutir des revendications et des ambitions communes. S’il est certain que le déplacement massif de militants altermondialistes à Copenhague a aidé à poser les fondations d’un dialogue constructif sur la question climatique (notamment autour des idées de justice climatique et d’inversion de la dette), il n’en demeure pas moins que l’approche écologiste et l’approche altermondialiste, tout en étant souvent complémentaire, diffèrent encore sensiblement sur plusieurs points – ce qui fut nettement observable dans les débats militants de décembre 2009. À ce sujet, les différents ateliers qui furent organisés dans le cadre du Klimaforum par les militants britanniques des Transition Towns se sont avérés particulièrement éclairants. Les transitioners ne se définissent généralement pas spontanément comme « altermondialistes ». Certes, leur approche de la question climatique, consistant à toujours la traiter conjointement à celle du pic pétrolier, les amène presque mécaniquement à développer un discours très critique de la mondialisation, ainsi qu’une réflexion radicale sur la nécessité des relocalisations. Mais l’importance prépondérante qu’ils accordent à l’effondrement économique et institutionnel que devrait entraîner le pic pétrolier, peut-être même à court terme, offre à leur approche de la question climatique un caractère original… Et même un caractère saisissant, sans doute à l’origine de l’important succès déjà rencontré, au Royaume-Uni et ailleurs, par ce tout jeune mouvement. Car cette manière de militer en regardant en face l’imminence des catastrophes conduit finalement les transitioners à militer différemment : avec les Villes en transition, militer c’est encore « revendiquer », bien sûr, mais désormais c’est aussi « se préparer », matériellement et psychologiquement, sur une base locale, avec toutes les bonnes volontés qui se présentent, pour mieux résister aux tourmentes imminentes.

De Totnes au réseau des Villes en transition

C’est en 2005, dans la petite ville irlandaise de Kinsale, que sont nées les principales idées qui devaient ensuite donner naissance au réseau des Transition towns. Un professeur de permaculture [1] nommé Rob Hopkins, militant écologiste déjà conscient de la gravité du réchauffement climatique et de la nécessité de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, entend parler d’un autre problème : celui du pic pétrolier, c’est-à-dire de ce moment peut-être proche à partir duquel la production mondiale de pétrole se mettra à décliner inévitablement d’année en année, quels que soient les efforts que nous tenterions pour en extraire davantage. Ce n’est pas la fin du pétrole, mais la fin du pétrole abondant et bon marché, ce qui est déjà bien assez pour gravement déstabiliser les équilibres économiques et institutionnels auxquels nous sommes habitués… Si la question climatique nous fait comprendre que nous « devrions » changer, celle du pic pétrolier nous fait comprendre que nous « devrons » changer, de gré ou de force, et peut-être à très court terme. Comment vivre, et d’abord comment se nourrir presque sans pétrole, non plus dans cinquante ans, mais peut-être dans cinq ou dix ans ? Avec quelques amis militants, le professeur de permaculture fait travailler ses étudiants sur un plan de descente énergétique pour la ville de Kinsale, de manière à imaginer avec eux comment cette petite ville pourrait réussir, à son échelle, « la » grande transition qui s’annonce vers le monde post-pétrole.

L’année suivante, Rob Hopkins retourne s’installer à Totnes, une ville de 9 000 habitants dans le Devon, au sud-ouest de l’Angleterre. Malgré sa petite taille, Totnes regorge de réseaux écologistes ou apparentés : on y trouve une école Steiner, plusieurs restaurants végétariens ou biologiques, le centre Ernst F. Schumacher qui poursuit les réflexions de l’auteur de Small is beautifull [2], un magasin de pompes funèbres écologistes… Avec son groupe d’amis militants, Rob Hopkins lance une campagne locale d’« éveil des consciences » (awareness raising) sur le pic pétrolier, en organisant notamment une série de conférences et de projections publiques de documentaires sur le sujet. Mais la rencontre ne prend pas fin lorsque le documentaire ou le conférencier s’arrête : au contraire, il est proposé aux spectateurs de prendre les choses en main en réfléchissant à ce que pourrait être une transition réussie à l’échelle de leur commune, et pour cela de former une « initiative de transition » chargée d’entamer la rédaction d’un plan de descente énergétique, en s’inspirant pour partie de ce qui s’était fait à Kinsale. Et à Totnes, l’expérience est un succès : des groupes de réflexion thématiques se forment sur l’alimentation, les transports, l’éco-habitat, la psychologie du changement… Le groupe local de transition parvient à ne pas apparaître comme un groupe écologiste supplémentaire dans une ville qui en comptait déjà tant, mais plutôt comme une plate-forme commune capable de fédérer toutes les expériences éparses pour proposer une « vision » alternative de ce que pourrait être Totnes en 2030, presque sans pétrole.

L’expérience acquiert une dimension supplémentaire lorsque, sur la base de ce qui s’est fait dans le contexte militant très particulier de Totnes, les militants les plus impliqués dans la transition parviennent à en tirer une méthodologie reproductible dans d’autres contextes et d’autres lieux. Élaborée collectivement, cette méthodologie est d’abord progressivement mise en ligne sur les sites des Villes en transition, puis publiée sous forme de guide, le Transition Handbook [3], qui explique pourquoi et comment lancer une initiative de transition chez soi. Entre-temps, par bouche-à-oreille militant et par ouï-dire médiatique, plusieurs autres groupes locaux de transition s’étaient déjà formés dans d’autres villes du Royaume-Uni. Ces groupes étaient une cinquantaine à s’être manifesté auprès des animateurs du réseau en 2008. Ils sont aujourd’hui environ 300, à des stades d’avancement très variés. Désormais, la tendance est également à l’internationalisation du mouvement : très vite, quelques groupes de transition se sont formés dans d’autres pays anglophones comme les États-Unis, l’Australie, l’Irlande, le Canada, la Nouvelle-Zélande… Puis des groupes sont aussi apparus dans des pays non-anglophones, parfois en lien avec la traduction du Transition Handbook, soit en ligne sur internet, soit publiée sous forme de livre comme cela s’est déjà fait en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, etc. [4] Le cœur du réseau, toujours basé à Totnes, fournit conseils et formations aux militants désireux de se lancer dans la transition, mais n’interfère quasiment pas dans la vie des groupes locaux, restant ainsi fidèle à l’un de ses principes fondateurs : « let it go where it wants to go », laisser le groupe évoluer comme il l’entend, sans chercher à lui imposer une orientation particulière.

Relocalisations et résilience

Ce qui fait l’unité du réseau des Villes en transition est donc moins sa structure officielle, qui reste assez modeste, que l’adhésion des groupes locaux aux quelques principes de base qui font l’originalité et la force de ce mouvement. Et ce qui donne le ton général du réseau des Villes en transition, c’est en premier lieu l’importance accordée à la thématique du pic pétrolier : toutes les controverses ne sont pas closes au sein du réseau, notamment quant à la date et à la gravité de ce pic, mais il y a néanmoins quasi-consensus sur le fait que le pic peut être imminent, voire que nous l’aurions déjà dépassé depuis 2008, et qu’en tout cas il est plus que temps d’engager la transition. Ce sentiment d’urgence radicale a conduit les Villes en transition à développer une approche très particulière de la question, qui transparaît nettement dans les propositions formulées.

D’abord, il y a la relocalisation – ou plutôt les relocalisations, tant les Villes en transition se sont fait une spécialité de décliner cette thématique à une grande variété de domaines : l’agriculture, priorité des priorités (par exemple en plantant des arbres fruitiers dans les lieux publics), mais aussi l’économie (avec des expériences de monnaies locales comme la Livre de Totnes), l’énergie, la démocratie, l’éducation, le tourisme, la santé… Les transitioners insistent volontiers sur les bénéfices humains que représentent ces relocalisations, notamment en termes de solidarité, de convivialité, d’autonomie, etc. Mais ils gardent toujours en mémoire que ces relocalisations ne sont pas entièrement un choix, et qu’elles sont aussi une forme de destinée liée à la fin du pétrole abondant et bon marché. Une autre source d’énergie abondante et bon marché pourrait-elle prendre le relais ? Non, répondent globalement les transitioners, car le pétrole est d’une densité énergétique et d’une maniabilité sans égales : si, en théorie, les énergies renouvelables semblent pouvoir assurer une consommation énergétique modérée, c’est ici le temps qui manque cruellement pour que cette transition s’opère totalement sans heurt. Par la force des choses, le rythme des relocalisations risque donc d’être sensiblement plus rapide que celui que nous aurions choisi de notre plein gré, indépendamment du contexte du pic pétrolier.
C’est là qu’intervient une autre des notions centrales proposées par les Villes en transition : la résilience, entendue comme la capacité d’un ensemble ou d’un système à encaisser un choc exogène sans s’effondrer de manière chaotique, et même sa capacité à « rebondir » après ce choc pour aller de l’avant. L’idée de résilience a été utilisée dans de nombreux domaines, par exemple en psychologie pour désigner la capacité d’un individu à surmonter un traumatisme, en écologie pour décrire la capacité d’un écosystème à intégrer une espèce invasive, etc. Ici, le choc est évidemment le pic pétrolier, mais aussi, plus globalement, l’ensemble des crises qui y seront liées de près ou de loin : crise économique, inondations liées au réchauffement climatique, voire d’autres risques que nous n’aurions même pas encore imaginés. Le système qui doit se montrer résilient face à ces chocs est la « communauté locale » (local community), autrement dit l’ensemble des personnes qui habitent le territoire concerné (généralement la commune dans le cas des Villes en transition). Le principal objectif des groupes de transition est donc de « reconstruire la résilience locale » de leur commune, une résilience « collective » qui, d’abord, permettrait au groupe de ne pas s’effondrer en situation de stress alimentaire ou énergétique, et ensuite, d’essayer de construire des modes de vivre-ensemble désirables dans le contexte annoncé de l’après-pétrole.

Si les Villes en transition parlent volontiers de reconstruction de la résilience locale plutôt que de construction, c’est parce qu’ils estiment que les communautés locales étaient encore résilientes il y a seulement quelques décennies, avant que le pétrole n’ait bouleversé nos modes de vie. L’un de leurs exemples historiques favoris est la manière par laquelle le Royaume-Uni a su résister au blocus dont il était victime pendant la Seconde Guerre mondiale : du jour au lendemain, le pays entier a dû en revenir à une forme d’autosuffisance alimentaire, et cela ne fut possible que parce qu’il existait encore dans la population des savoir-faire aujourd’hui plus confidentiels, comme entretenir un potager, faire des conserves, élever des poules ou des lapins, réparer, coudre, bricoler… Le « ré-apprentissage des savoir-faire » est donc l’un des autres chevaux de bataille des Villes en transition, qui tentent de revivifier la vie locale en suscitant le partage de ces connaissances pratiques dans les écoles, dans les maisons de retraite, dans les associations locales, dans les kermesses, etc.

Inventer une émancipation sous contrainte ?

Clairement, les Villes en transition annoncent un autre monde – en insistant d’ailleurs sur le fait que, selon eux, cet autre monde adviendra bientôt, que nous le voulions ou non. La marge de manœuvre qu’il nous reste correspond surtout à notre capacité à reconstruire en urgence les résiliences locales, ce qui est quasiment un impératif de survie, et ensuite à notre capacité à inventer des modes de vie relativement désirables dans le cadre des limites non-négociables fixées par la perspective de l’après-pétrole. Sur cette question des limites, le discours de la transition entre souvent en résonance avec celui du mouvement pour la décroissance – la position de Rob Hopkins étant, par exemple, qu’une croissance (même verte) est désormais impossible, et que la solution réside plutôt dans ce qu’il appelle parfois « une renaissance économique sur une base locale ». Moins de biens, plus de liens…

Ce discours est évidemment très parlant pour quiconque s’intéresse aux thématiques de l’altermondialisme, et cela se sent nettement dans le profil des premiers groupes francophones à avoir manifesté de l’intérêt pour ce mouvement : on y retrouve des objecteurs de croissance, des militants d’ATTAC, des adhérents Verts, des écologistes radicaux, des associations plus installées comme les Amis de la Terre, etc. Des premiers débats tenus par ces groupes, ainsi que des échanges qui se sont tenus à Copenhague, il ressort que l’approche proposée par la transition ressemble en de nombreux points à ce qu’ils faisaient déjà dans leurs propres mouvements, mais avec en plus deux particularités qui bousculent les pratiques et les perspectives militantes auxquelles les altermondialistes et les écologistes sont habitués.

D’abord, il y a le fait que le discours des Villes en transition ne soit pas, à proprement parler, un discours de dénonciation. En privé, presque tous les transitionners sont très critiques à l’égard des choix effectués dans leur commune – par exemple lorsqu’on permet à un supermarché de se construire sur des terres agricoles, ce qui est à la fois contraire aux principes de relocalisation économique et de relocalisation alimentaire. Mais s’ils décident de militer contre ces choix, ils le feront généralement au sein d’une autre association que le groupe de transition, et certainement pas en son nom. Les activités des groupes de transition sont plutôt orientées vers la formulation de propositions positives, élaborées de manière aussi inclusive que possible, et cette logique les incite à éviter de nommer des ennemis. Cette stratégie est évidemment discutée au sein même des Villes en transition, puisqu’elle est parfois difficilement tenable face à des projets urbanistiques aberrants, mais elle fait globalement consensus : les Villes en transition ne doivent pas apparaître comme une force de dénonciation permanente, mais plutôt comme une force de proposition constructive. De ce fait, et quoi qu’en pensent en privé les transitionners, le mouvement ne se définit pas comme un mouvement anticapitaliste : sa position serait plutôt de dire que la question ne se pose pas en ces termes, mais qu’en revanche il serait intéressant d’envisager que le capitalisme ne puisse pas survivre à la fin du pétrole abondant et bon marché… La Transition ne s’interdit pas d’être anticapitaliste, mais elle ne se l’impose pas non plus. Cet exercice d’équilibre permanent entre ouverture et radicalité peut s’expliquer, entre autres, par le caractère local de la démarche des Villes en transition : dans une ville de 9 000 habitants comme Totnes, mieux vaut parfois une démarche fondée sur le dialogue qu’une hostilité franche et ouverte [5].

Il y a ensuite le fait que le discours des Villes en transition assume de n’être pas toujours prometteur d’émancipation. L’importance primordiale accordée à la question du pic pétrolier amène les transitionners à développer un discours où il est clairement annoncé que la transition à venir ne sera pas rose tous les jours. Pourtant, le mouvement des Villes en transition répète fréquemment qu’il a voulu rompre avec les attitudes dites « doom and gloom », glauques et apocalyptiques : la transition est un mouvement résolument optimiste… mais qui cherche aussi à construire son optimisme dans un contexte qu’il sait difficile. Là encore, l’équilibre est parfois difficile à tenir, tout en faisant globalement consensus. Cette approche à la fois catastrophiste et optimiste constitue une sorte de catastrophisme agissant, qui a permis aux Villes en transition d’aborder de front certains thèmes de réflexion délicats tels que celui du rationnement et de sa désirabilité, largement présent dans le deuxième livre publié par le réseau [6]. Dans l’approche proposée par les Villes en transition, le rationnement apparaît comme l’une des solutions les plus désirables pour partager équitablement l’énergie lorsqu’elle viendra à manquer, et il y a même de fortes raisons de penser que cette solution s’imposera à nous comme une évidence lorsque les premières pénuries se feront sentir [7]. Et de plaider en conséquence pour l’instauration de quotas individuels de carbone à l’échelle du Royaume-Uni, afin d’entamer dès à présent une décroissance énergétique nationale, coordonnée et cohérente…

Finalement, si la perspective proposée par les Villes en transition interroge notre approche de la question climatique, c’est entre autres parce qu’elle croise de manière intéressante la question de la technique avec celle de l’urgence écologique. Dans cette approche, la convergence du pic pétrolier et de l’impératif climatique nous rattrape au point que nous perdons partiellement la maîtrise de notre agenda : les technologies alternatives, par exemple en matière d’énergies renouvelables, ne sont pas prêtes alors que nous sommes peut-être à la veille de phénomènes d’emballement majeurs – crises énergétiques, crises économiques, crises politiques, etc. Cette situation nous impose la question du « consommer autrement », certes, mais aussi celle du « consommer moins », autrement dit de la sobriété collective. Comment l’organiser ? Qui doit consommer moins, et moins de quoi ? Cette approche invite à poser un regard neuf sur des questions telles que celle du pouvoir d’achat ou celle du partage des richesses – un peu comme y invite la décroissance, mais avec un autre vocabulaire et une autre méthode. En cela, les Villes en transition contribuent à la réflexion collective sur les meilleures manières de nous préparer, psychologiquement et matériellement, à une diminution de nos consommations dans les années à venir : ce n’est pas seulement le système qu’il faut changer, mais aussi nous-mêmes.

Notes

[1] Mode d’aménagement écologique du territoire, visant à concevoir des systèmes stables et autosuffisants et à produire de la nourriture en renforçant l’écosystème.

[2] E. F. SCHUMACHER, Small is beautifull. Une société à la mesure de l’homme, Seuil, Paris, 1978 (1973).

[3] R. HOPKINS, The Transition handbook. From oil dependency to local resilience, Green Books, Totnes, 2008.

[4] La traduction francophone sera disponible le 7 octobre 2010, en co-publication S ! lence et Écosociété.

[5] Voir à ce sujet L. SEMAL et M. SZUBA, « Villes en transition vers la sobriété », S ! lence n° 365, février 2009.

[6] S. CHAMBERLIN, The Transition Timeline : For a Local, Resilient Future, Green Books, Totnes 2009

[7] L. SEMAL et M. SZUBA, « Villes en transition vers le rationnement », S ! lence n° 379, mai 2010.

Le « Bristol Peak Oil Report »

Le « Bristol Peak Oil Report »

 

Saviez-vous qu’on anticipe des émeutes de la faim, en ce début du 21 ° siècle, dans la 6e économie mondiale, et que des villes importantes estiment que les crises énergétiques à venir auront des conséquences locales majeures, et s’y préparent ?

Cette note présente le « Bristol Peal Oil Report » [1],  un document officiel d’une ville anglaise de 430.000 habitants publié récemment (2009).  Après une exposition du contexte de ce rapport,  son contenu est présenté sommairement, et l’on essaie ensuite de montrer les profondes différences d’appréciation de la situation énergétique mondiale entre le France et l’Angleterre.

Contexte

Anciens exportateurs d’hydrocarbures, les Britanniques voient leurs champs de pétrole et de gaz de la mer du Nord décliner depuis 10 ans. L’information concernant l’état des réserves de pétroles mondiales est largement relayée par la presse, alimentant le débat public, renforçant la lutte contre le réchauffement climatique

Au plus haut niveau sont écrits des rapports sur le ‘peak oil’ et ces possibles conséquences économiques et sociales [2]. Les Anglais investissent par ailleurs massivement dans des sources d’énergie non fossile, dans les transports collectifs et vélos, etc. Ils ont introduit une taxe carbone, et prennent en compte le carbone contenu dans la commande publique.

Au niveau local se met en place un réseau de ‘villes en transition’ [3], regroupant plus d’un millier de villes, quartier ou district, destinés à renforcer la résilience de ces communautés, c’est-à-dire leur capacité à résister à un choc externe. Certaines sont de véritables laboratoires,  expérimentant des monnaies complémentaires, des cartes de rationnement ou de nouvelles techniques agricoles.

Bristol s’inscrit dans ce mouvement de ville en transition. La taille de la ville, son importance économique et la qualité de son rapport en font un bon exemple de ce qui se passe outre-Manche et du niveau de prise de conscience des problématiques énergétiques.

« Peak oil Report – Building a positive future for Bristol after Peak Oil »

Ce rapport de 100 pages, publié il y a quelques mois par le conseil municipal de Bristol, commence par expliquer en quoi le pétrole est important, et les raisons qui font qu’il va devenir de plus en plus rare et cher. Il cite les études de l’Agence Internationale de l’Énergie [4], des agences nationales, de Total, Shell ou Aramco, explique qu’il n’y pas d’alternative au pétrole disponible suffisamment rapidement, et rappelle le lien avec le réchauffement climatique.

Le rapport synthétise ensuite les vulnérabilités de Bristol au Peak Oil, telles que la hausse du prix des transports et de l’alimentation, les risques de ruptures en alimentation ou en médicaments, le ralentissement économique lié au renchérissement des matières premières et des transports, l’impact sur les services publics dépendant du pétrole (police, collecte des ordures, …) ou de son prix (chauffage des bâtiments, coûts des réparations,..), etc…

Le chapitre suivant étudie les possibles conséquences sociales, citant les exemples de paniques intervenus lors de précédentes ruptures d’approvisionnement, l’augmentation des inégalités, l’impact sur l’emploi (rappelant que chaque choc pétrolier a été suivi d’une augmentation du chômage), le resserrement du crédit (credit crunch).   Il cite le modèle de Ayres, qui lie l’évolution du  PIB au prix de l’énergie [5]. Le chapitre conclut par la nécessité d’augmenter la résilience de la ville au Peak Oil.

Le rapport traite ensuite des transports, notamment l’accès aux magasins et aux lieux de travail, l’efficacité énergétique des moyens de transport, l’importance des vélos, la très grande vulnérabilité du transport aérien. Suit une liste de propositions ambitieuses, mais globalement classiques.

Le chapitre suivant, concernant l’alimentation, rappelle l’importance du pétrole pour produire la nourriture (engrais, mécanisation, transport, stockage réfrigéré …)  et les risques importants de crise alimentaire. Il propose des actions telles que relocaliser les productions alimentaires, produire de la nourriture dans la ville, former les citoyens à produire et stocker les aliments, former les agriculteurs à des types de production moins dépendante du pétrole…

La vulnérabilité du système de santé à des coupures d’approvisionnement est ensuite analysée, ainsi que l’impact du prix de l’énergie.  Sont proposées entre autres une relocalisation des soins, une adaptation des pratiques médicales, l’information des citoyens.

Le chapitre suivant traite des services publics (police et pompiers ont besoin de pétrole, il en faut aussi pour le bitume …) ,  l’impact de l’inflation et du prix du pétrole sur les ressources publiques, l’action sociale, le nombre de crimes et délits, … .  Bristol prévoit d’augmenter les surfaces maraichères, réduire l’énergie nécessaire à collecter et traiter les ordures,  préparer des procédures et des lieux d’accueils d’urgences (par exemple en cas de crash économique), constituer un stock de pétrole municipal,…

L’économie est le thème suivant, dans lequel les vulnérabilités de chaque secteur sont analysées, pour cause de pétrole cher, difficulté de transport et d’approvisionnement, resserrement du crédit, volatilité des prix, …. Parmi les actions proposées, notons l’introduction d’une monnaie locale, la relocalisation des approvisionnements, l’amélioration des transports publics.

Le dernier chapitre est consacré à la production et aux consommations d’énergie, par exemple l’énergie nécessaire à pomper et purifier l’eau potable. Parmi les actions, favoriser la sobriété énergétique et en eau, micro-génération à partir de biomasse, méthanisation des déchets, …

La 3e partie synthétise une centaine d’actions possibles pour minimiser les vulnérabilités de Bristol au peak oil, et les indicateurs pour suivre ces actions. Cette partie est pour l’essentiel traduite à la fin de cette note.

Le rapport est précédé d’un résumé pour décideur, et suivi d’annexes pédagogiques expliquant les problématiques énergétiques ( Peak Oil, énergies alternatives, ressources nationales) et présentant ce qui se fait ailleurs (notamment à Portland, USA).

‘Résilience’ versus ‘Développement Durable’

Ce rapport illustre la différence de niveau  de conscience de la réalité du pic de production du pétrole entre Britanniques et Français. En France par exemple les scénarios de politique publique (transports, aménagement urbain ou  territorial …)  ne prend pas en compte explicitement l’hypothèse d’une hausse rapide du prix de l’énergie, pas plus que les plans climats territoriaux ne s’intéressent aux conséquences locales de la réduction des stocks d’hydrocarbures, qui est pourtant la contrepartie de l’augmentation du CO2 atmosphérique.

Résilience’ d’un côté de la Manche, ‘développement durable’ de l’autre côté :  tandis que les Anglais estiment que les alternatives au pétrole sont loin d’être prêtes industriellement et se préparent à une ‘descente énergétique’ subie, nous  mettons beaucoup d’espoirs dans des révolutions technologiques à venir pour maintenir la croissance. Alors que nous planifions pour réduire vertueusement nos émissions de gaz à effet de serre, ils planifient pour assurer leur sécurité alimentaire et la survie du système social.

Les britanniques et les villes en transition nous montrent qu’une démocratie peut se préparer à des changements profonds et des risques majeurs, en expliquant sans démagogie les contraintes aux citoyens, et en les impliquant pour maintenir l’essentiel.

Espérons que ce réalisme anglo-saxon inspirera les politiques de nos villes et l’action citoyenne dans les prochaines années.

Thierry Caminel, Ingénieur

 

Traduction (rapide et partielle) de la 3e partie du rapport 2009 de la ville de Bristol

Introduction

Cette section offre des options d’actions concrètes  qui pourraient être prises dès maintenant afin de réduire la vulnérabilité de Bristol au pic pétrolier. Les options sont données en réponse aux vulnérabilités identifiées dans la partie 2.

Les options sont dirigées par l’ensemble suivant de paramètres:

  • Ce rapport ne traite que des alternatives connues concernant la planification de la sécurité énergétique. Il peut être tentant de construire des solutions basées sur des technologies et des carburants non encore éprouvés ou commercialement disponibles.  On ne sait pas quelles technologies alternatives seront viables dans le court laps de temps dont nous disposons pour prendre des mesures.
  • Tout plan visant à réduire la dépendance au pétrole doit inclure des réductions urgentes et importantes de la consommation globale d’énergie, car il n’y a pas de carburant pouvant se substituer simplement à la demande actuelle.
  • […]

Options pour l’action

  1. Acceptation : Reconnaître publiquement le pic pétrolier comme une menace. Adopter une résolution pour prendre des mesures maintenant afin d’atténuer les conséquences du pic pétrolier.
  2. Leadership:  Mettre en place une équipe intersectorielle, avec un budget, pour faire avancer les travaux.
  3. […].

Idées à considérer :

La planification de la ville

  • Concevoir et mettre en œuvre, à Bristol, un plan de réduction de la consommation de pétrole de 50% en 2020. Définir ensemble des objectifs de réduction de la consommation d’énergie, veiller à ce que la consommation de pétrole ne soit pas compensée par d’autres sources d’énergie.
  • Créer un ensemble d’indicateurs de résilience au pic pétrolier pour aider à la planification des actions et mesurer le succès.

Atténuation de l’urgence

  • Augmenter la résilience aux pénuries en pétrole en doublant  [bunkered fuel supplies]
  • Travailler avec les communautés pour informer le public et renforcer la résilience aux situations d’urgence causées par le pic pétrolier et le changement climatique.

Planification urbaine

  • Développer l’évaluation des risques relatifs au pic pétrolier en incorporant des critères dans les la planification des politiques. Réviser les futurs scénarios et construire de nouveaux scénarios prenant en compte le prix du carburant et l’augmentation des coûts de construction et de fonctionnement.
  • Veiller à ce que la politique d’aménagement protège les bonnes terres  agricoles et les forêts autour de la ville et dans la région.
  • Ajouter des exigences d’espace minimum pour des jardins ou des lots aux exigences de planification des nouveaux bâtiments, basé sur des recherches concernant ce qui sera nécessaire de produire comme nourriture par habitant pour satisfaire les objectifs alimentaires de la ville. Rechercher des moyens d’ajouter de l’espace par l’intermédiaire de jardins sur les balcons, les toits, etc

[…]

  • Travailler avec les communautés d’habitants sur les programmes de planification, pour adapter les quartiers existants aux critères de résilience au Peak Oil.

Transport et Mobilité

  • Donner la priorité aux projets de transport qui seront le plus rapidement à même de répondre aux objectifs de mobilité, sans utilisation de carburants pétroliers. Examiner et restructurer les plans de dépenses courants, annuler les projets qui ne remplissent pas ces critères.
  • Définir une politique des transports donnant la priorité à la marche, au vélo et au transport public, en augmentant le pourcentage de financement annuel de ces domaines. Entreprendre un programme de changement à la fois des infrastructures et de la gestion du  trafic règlement. Inclure des mesures douces de réduire l’utilisation des voitures de 50% d’ici à 2015.
  • Garantir un programme de financement pour le vélo pendant les 10 années au-delà de 2011, avec un objectif d’augmentation des cyclistes réguliers à 70%.
  • Diversifier les carburants de première nécessité pour les services publics, les transports publics et taxis
  • Donner la priorité au développement d’un système de fret durable pour les biens essentiels, pour réduire le transport routier de 50% d’ici à 2020. Planifier un train de banlieue  avec un hub d’échange rivière / route et des entrepôts et zone industrielle adjacent
  • […]

Construire la résilience des communautés et protéger les personnes vulnérables

  • Appuyer les initiatives communautaires qui travaillent sur la résilience, via le financement et la publicité […]
  • Soutenir les bénévoles et appuyer les initiatives communautaires qui assurent la formation et l’information,  les soutenir en fournissant gratuitement des espaces ou des locaux.
  • Fixer des normes et mettre en œuvre une  planification des risques publics, pour lutter contre les effets d’une hausse rapide du chômage, du  carburant et de la pauvreté alimentaire.

Construire un système alimentaire durable

  • Travailler avec autorités  avoisinantes pour allouer les terres agricoles de qualité dans la région.
  • Travailler avec les avec autorités  avoisinantes pour mettre en œuvre des politiques et des initiatives qui appuient les agriculteurs locaux et permettre une transition vers des systèmes agricoles durables.
  • Faciliter le transport, les installations et les initiatives permettant aux producteurs locaux et aux détaillants d’amener leur produits aux marchés. Cela peut comprendre la création d’installations de transformation locale de la viande et les produits laitiers.
  • Fixer un objectif de 50% d’approvisionnement local pour l’alimentation du secteur public en 2012
  • Appuyer la recherche et l’expérimentation de systèmes agricoles non basés sur le  pétrole.
  • Rechercher des business model pour l’élevage, la transformation alimentaire, le stockage et la vente pour une économie alimentaire relocalisée.
  • Changer la politique d’aménagement du territoire pour faciliter la création de d’avantage de fermes et jardins potagers urbains.
  • Fixer un objectif pour Bristol de fournir 50% de ses fruits et légumes à partir de production urbaine en 2020. Des objectifs pourraient également être fixée pour les œufs  et d’autres aliments.
  • Lancer un programme de prise de conscience de l’importance d’une alimentaire durable dans le grand public, en veillant à ce qu’il ne soit pas juste considéré comme un style de vie des classes moyennes.
  • Soutenir et promouvoir l’éducation sur la culture, le stockage et la préparation des aliments. Développer des formations en agriculture durable et des entreprises pour équiper une nouvelle génération d’agriculteurs.

Construire une économie durable

  • Informer et soutenir les entreprises pour implémenter la sécurité énergétique et la planification du risque de pic pétrolier.
  • Mettre en œuvre des programmes visant à encourager la création de buziness model à faible énergie.
  • Promouvoir et soutenir une économie de biens et services produits localement au travers de [rent and rate holidadays]  et de monnaie locale.
  • Concentrer le soutien et l’investissement sur des secteurs économiques qui concourent à un avenir durable, notamment concernait les énergies renouvelables, la production et la transformation alimentaire, la production textile et de fabrication, la fabrication et la réparation de moyens de transport durables, la construction et la fabrication efficiente en énergie faisant usage de l’adaptation, la réparation et la réutilisation
  • Établir des liens entre les entreprises pour recycler les déchets.
  • Entreprendre un examen des secteurs économiques de Bristol les plus vulnérables au pic pétrolier,  et adapter les compétences de ces secteurs avec les compétences requises à une économie durable.
  • Étudier la création d’une monnaie locale, aux côtés de la livre, pour recycler l’argent à l’intérieur de la cité.

Le vivifiant début du festival des utopies concrètes

Le vivifiant début du festival des utopies concrètes

 
 

« Ce festival est une coquille de valeurs dans laquelle les initiatives peuvent trouver tribune, fournissant une réponse à l’éternelle question : ’Tout fout le camp, mais que puis-je y faire ?’ »

Eva Deront (Reporterre) – 29 septembre 2012

 

   

 

C’est un joyeux groupe d’une trentaine de personnes qui déambulait jeudi soir dans le 2ème arrondissement parisien, à la recherche d’une table libre. Une atmosphère de complicité entre des citoyens, qui, pour la plupart, ne se connaissaient pas quelques heures auparavant.

Leur point commun ? Avoir été parmi la centaine de participants à la soirée-débat marquant l’ouverture du festival des utopies concrètes, qui se tient à Paris du 27 septembre au 7 octobre 2012. Un festival ouvert à tous et fait par tous. De la permaculture au recyclage, en passant par les monnaies locales et les habitats, les rencontres se veulent être un lieu de partage d’expériences, faisant du festival une pépinière d’idées dans laquelle chacun est appelé à puiser largement.

Un principe simple : initié par le mouvement des villes en transition, il s’agit de mettre en relation toutes les alternatives existantes pour résister aux crises sociale, économique et environnementale que notre société traverse.

Cette aventure qui a débuté en juin 2012 pour ses organisateurs, semble aujourd’hui faire son chemin presque seule, tant l’écho dans le monde associatif local et le désir d’échange entre collectifs ont été grands. En bref, ce festival est une coquille de valeurs dans laquelle les initiatives peuvent trouver tribune, fournissant une réponse à l’éternelle question : « Tout fout le camp, mais que puis-je y faire ? »

Des communautés d’Amérique du Sud…

Ou plutôt des réponses. Car elles sont multiples et internationales. Elles relient le mouvement d’Occupy Wall Street aux Indignés, la renaissance de la ville de Détroit aux Paysans sans Terre, ou encore le rejet des hydrocarbures de schiste en France aux luttes contre l’extractivisme en Amérique du Sud. Cette dernière ressemblance était mise à l’honneur jeudi soir par la présence d’habitants de l’Equateur et du Guatemala, venus partager la détermination et la solidarité cimentant leur communauté.

Comme à Petén par exemple (le département le plus au Nord du Guatemala), où la société pétrolière Perenco exploite depuis 1985 les ressources d’une aire naturelle protégée. Face aux expropriations et aux assassinats, les populations ont fait appel au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme. En 2010, faisant fi de ces résistances, l’Etat guatémaltèque renouvelait le permis d’exploitation de Perenco pour 15 ans et annonçait un projet de « développement » supplémentaire : monoculture, tourisme et pétrole en sont les maîtres-mots, occupant 22 000 des 36 000 km² du territoire.

En Equateur, les Indiens Kichwa de Sarayaku s’opposent depuis 20 ans à l’entrée d’un consortium d’entreprises de prospection pétrolière, encouragée par l’Etat et sa compagnie PetroEcuador. Face au recours systématique à la militarisation, persécution, calomnie et torture de la part du gouvernement, les Kichwa ont demandé la protection de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme. En juin 2012, cette dernière reconnaissait la violation des droits de l’Homme et de la constitution de l’Equateur par le gouvernement. Une victoire ouvrant la porte sur une nouvelle bataille, juridique cette fois.

… aux initiatives locales

L’objectif de la soirée, « faire un pont » entre ces luttes meurtrières et les « alternatives concrètes  » de région parisienne, était un pari risqué. Il fallait, pour le réussir, remonter aux maux et à leur origine. Entendre l’extractivisme dans son sens le plus large, comme l’exploitation de toutes les ressources non renouvelables et du travail humain, requérant en outre la mise en place d’infrastructures polluantes et énergivores. Comprendre son origine : une dette, que les pays en voie de développement s’efforcent de combler en bradant leurs ressources, répondant ainsi aux besoins de populations lointaines.

Des symptômes que le réseau Relocalisons (parmi d’autres), s’efforce de combattre à l’échelle locale, à travers l’autogestion alimentaire et énergétique, la lutte contre le gaspillage et la permaculture. Les initiatives ne manquent pas pour atteindre une plus grande autonomie. Le lien avec l’extractivisme d’Amérique du Sud apparaissait en filigrane, mais la soirée risquait de s’essouffler et de tomber dans une joyeuse cacophonie anecdotique.

Les villes en transition

Pour réussir le fameux « pont » entre les luttes, et lancer la semaine à venir, il fallait finalement revenir à l’esprit du festival, laisser échapper le concept fédérateur de « transition ». C’est Pablo Servigne, de la revue Barricade, qui s’y est attelé. Née d’un ouvrage de Rob Hopkins (Manuel de Transition, 2010 pour l’édition française), la Transition est parvenue, notamment en Belgique, à réunir parents inquiets, éternels militants écologistes, et jeunes étudiants impulsifs. Constatant l’imminence des crises à venir, tous ont adopté ce qu’Hopkins envisageait : une réponse locale, concrète et inclusive, pour améliorer la résilience de nos sociétés. Une anticipation collective qui repose sur la diversification des solutions ainsi que sur de forts liens sociaux.

Alors que la Décroissance, accolée d’une image caricaturale, a fini par créer de nombreuses tensions, la Transition est un mot neutre, facilement appropriable et résolument apolitique. Ce désir de concertation et de conciliation lui a bien valu quelques légitimes reproches : comment agir concrètement sans vouloir dénoncer les inégalités sociales ? Sans s’indigner contre les pratiques financières ? « En se tournant entièrement vers l’action pragmatique, positive et non dénonciatrice », répond Pablo Servigne. Un concept alliant réflexion, engagement et mise en pratique, réunissant des individus aux sensibilités et modes de vie parfois complètement différents.

Les propositions ? Elles seront exposées plus longuement pendant les 10 jours du festival . Mais en cette rencontre d’ouverture, l’objectif était atteint, le « pont » construit, et la salle déjà engagée dans sa traversée. Car ce qui compte, in fine, au-delà de la forme revêtue par les initiatives, ce sont les hommes qui les ont mis en place, leur quête d’une plus grande solidarité, leur ras-le-bol de l’isolement et de la passivité, et la joie de vivre qui ressort d’une action collective. Un bol d’air frais et d’enthousiasme à conseiller à tous. Le fourmillement des idées citoyennes de notre rue est montré à la loupe pendant 2 semaines : profitons-en !

Source : Reporterre

Photo : Festival des utopies concrètes

Programme : Festival des Utopies concrètes

L’écologisme radical des Villes en Transition

L’écologisme radical des Villes en Transition

 

Il ne faut pas voir la critique du mouvement des Villes en Transition comme le fait d’une officine militante grégaire qui se perdrait dans des conflits de groupuscules. Ce qui n’aurait que peu d’intérêt. Mais comme la critique de cet enfer vert que mettent en place les élites techniciennes et politiques, poussé ici dans son expression radicale : l’alliance d’un contrôle bureaucratique de nos comportements et d’une responsabilisation individuelle pour faire face aux catastrophes écologiques. Leurs promoteurs appellent ça « l’émancipation sous contrainte ». Même pas peur.

 

Le site internet transitionfrance.fr revendique une cinquantaine de groupes locaux en France regroupés pour la première fois en juin 2011 lors d’une Fête de la Transition. L’idée leur est venue des Transition Towns apparues en Grande Bretagne en 2005 autour d’un professeur de permaculture, Rob Hopkins, auteur d’un Transiton Handbook, et traduit en français sous le titre Manuel de Transition. Leur raison d’être réside exclusivement dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’imminence du « pic pétrolier » et la fin du pétrole bon marché. Du

fait de notre « dépendance au pétrole », nos modes de vie, de déplacement, d’alimentation, de soins, de communication vont être profondément ébranlés. Les citoyens des Villes en transition s’y préparent et comptent sur notre capacité de « résilience ».

 

Un mode de vie comme programme politique

 

Le premier échelon du « changement » est celui de l’individu. Il faut d’abord se changer soi pour changer la société. Rengaine mille fois entendue. A la manière des adeptes de la « déconstruction » des rapports sociaux qui s’attaquent aux « représentations » mentales, à la « subjectivité » des uns et des autres, aux « normes » culturelles « diffuses » en chacun de nous, ils individualisent la critique écologique jusqu’à faire de la psychologie un terrain militant. Il s’agit tout autant de prévenir un éventuel « syndrome de stress post-pétrole »1 que de distiller les bons comportements qui vont changer le monde. « Reconnaître que nous avons une dépendance au pétrole peut nous aider à comprendre pourquoi nous avons tant de mal à nous sevrer de nos habitudes, tout en nous indiquant les stratégies, inspirées du domaine de l’addiction, qui peuvent nous aider à avancer » annonce une psychologue spécialiste de l’addiction aux drogues sur le site des villes en transition. Ce n’est pas une blague2.

 

Nous serions malades. Et il faut nous soigner. « L’idée de résilience a été utilisée dans de nombreux domaines, par exemple en psychologie pour désigner la capacité d’un individu à surmonter un traumatisme, en écologie pour décrire la capacité d’un écosystème à intégrer une espèce invasive, etc. Ici, le choc est évidemment le pic pétrolier »3. Comme de vulgaires coachs ou autres life designers, les promoteurs de la transition s’inspirent de la pensée positive et des théories comportementales du changement pour inciter les addicts au pétrole à prendre moins leur voiture ou à manger local. Ils ne voient pas que la société techno-industrielle fait système ; que nous sommes obligés de prendre notre voiture pour aller travailler ; que l’on est presque contraint de consommer des produits qui ont fait le tour de la Terre jusqu’au Carrefour du coin plutôt que des produits locaux à la Biocoop de l’autre bout de la ville.

 

Le principal ouvrage de référence des transitioners n’est rien moins qu’un Manuel de Transition. Il n’y a plus qu’à suivre les bons conseils de Rob Hopkins et de ses adeptes. Ça peut être des jardins partagés, des AMAP, des réseaux d’échanges de savoirs, de l’éco-construction, de l’élevage familial ; bref, des expériences probablement réjouissantes pour celles et ceux qui les vivent mais à quoi l’on confère une valeur d’exemple qui aurait des conséquences politiques. Aussi délicieuse que puisse être une confiture maison, on se demande comment elle est susceptible de précipiter un instant la chute de la société « thermo-industrielle ». En plus d’être indigente, cette force de changement depuis l’individu révèle une posture moraliste proche de la curetonnerie (leurs appels répétés à la sobriété feraient bondir le frugal Vaneigem) et de l’avènement d’un Homme nouveau. Plutôt que de s’attaquer aux responsables du saccage planétaire que sont les industriels, les militaires, les chercheurs et leurs élus du peuple, il n’y aurait qu’à adopter un mode de vie relocalisé. De toute façon, « le mouvement ne se définit pas comme un mouvement anticapitaliste. […] La Transition ne s’interdit pas d’être anticapitaliste, mais elle ne se l’impose pas non plus. »4 Leur transition sera douce et sans conflits. Reste à prendre son bâton de pèlerin pour « conscientiser » son prochain sur les « bonnes pratiques » à adopter en urgence.

 

L’émancipation sous contrainte administrative

 

Assez de blabla. Face à l’imminence de la catastrophe écologique planétaire, d’après les transitioners, il est urgent d’agir. Les seules questions valables sont « Quand » et « Comment » les autorités mettront en place le rationnement carbone de la population. Et donc le pilotage de nos comportements vers la baisse tendancielle de nos rejets de gaz à effet de serre. En mai 2010, la revue écolo Silence a accordé pas moins de douze pages intitulées « Villes en Transition vers le rationnement »5. Douze pages de simplicité autoritaire avec le concours d’un éminent catastrophiste, l’austère député européen Yves Cochet. Les auteurs relèvent que parmi les transitioners anglais, « des groupes d’activistes nommés CRAGs (Carbon Rationing Action Groups, groupes d’action pour le rationnement du carbone) ont tenté depuis 2005 de s’appliquer à eux-mêmes un rationnement de ce type, pour réclamer sa généralisation à l’ensemble de la population britannique. » Trois craggers ont d’ailleurs remporté en 2008 le concours Oxfam des britanniques qui ont l’empreinte carbone la plus basse. Bravo. Ils sont des exemples de docilité écocitoyenne.

 

Antilibéraux, les transitioners veulent mettre fin à cette main invisible du marché qui (dé)régulerait aujourd’hui la société – comme si la puissance publique avait disparu de l’aménagement des territoires, de la gestion des ressources naturelles, du soutien financier aux industriels et à la recherche, etc. À l’administration publique, donc, de calculer et planifier nos comportements carbonés. Comment imaginent-ils concrètement le rationnement ? « Les quotas de chaque individu seraient enregistrés sur une carte électronique personnelle – la carte carbone – d’où ils seraient débités lors de tout achat d’énergie primaire : facture d’électricité, de chauffage, essence à la pompe et billets d’avion ». À partir de là, on peut imaginer que chaque achat, chaque kilomètre parcouru puisse être comptabilisé et contrôlé par la future bureaucratie verte. En plus de nous sauver de la terreur climatique, la carte carbone serait un outil de justice sociale pour période de pénurie. « Le rationnement permettrait de limiter les émissions de gaz à effet de serre des plus riches, qui sont aussi les plus pollueurs. » Ce serait une tautologie de dire que le rationnement est par définition l’inverse de la démocratie en ce qu’il confie nos vies à la discrétion des planificateurs, élus, fonctionnaires et statisticiens. Mais selon eux, il « a été l’un des principaux instruments grâce auxquels la démocratie a pu s’organiser pour traverser la tourmente de la guerre. » Voilà tout l’imaginaire politique qu’ils ont à offrir. Les files d’attente, les tickets de rationnement et le marché noir pendant la deuxième guerre mondiale.

 

Une gestion autoritaire et quantitative de nos besoins par les responsables de la pénurie qui vient. Comment peut-il en être autrement quand leurs « propositions concrètes » se font au nom de l’appréciation statistique de ce qui fait la vie ? Kilomètres parcourus, tonnes de CO2, taux de particules dans l’air, etc. En 1980, dans Le Feu vert, Bernard Charbonneau notait déjà : « La mise en concept de l’indicible naturel ou humain le fige en élément statistique ou juridique stockable et administrable. » Ainsi gère-t-on la nature et ses habitants comme des stocks et des flux. Et les écologistes ne dérogent pas à la règle. Au contraire. Le mot-même de « décroissance » indique qu’elle n’est qu’un miroir de la croissance quantitative. Parmi les douze étapes d’un projet de transition, les transitioners sont invités à calculer l’empreinte écologique de leur territoire, les pourcentages d’aliments, de médicaments ou de matériaux de construction produits localement6. Les Villes en Transition sont une écologie radicale en ce qu’elles sont quantitativement plus radicales que l’écolo-technocratie au pouvoir. Pas deux voitures, ni une voiture, mais pas de voiture du tout. Et vous verrez qu’ils inventeront un

indicateur du Bonheur Intérieur Brut pour objectiver statistiquement notre « qualité de vie ». Si le diktat de la mise en chiffres du monde appauvrit nos paysages naturels et imaginaires, qu’il appesantit nos rêves, c’est peut être au nom de cette aliénation sensible, et non d’une série de calculs quelconques, que nous saurons dégager un horizon réellement révolutionnaire.

http://hors-sol.herbesfolles.org/wp-content/uploads/Lécologisme-radical-des-villes-en-transition.pdf

Tomjo

 

Texte paru dans la revue Offensive, septembre 2012

1 villesentransition.net

2 Ibid.

3 Luc Semal et Mathilde Szuba, « Villes en transition : imaginer des relocalisations en urgence », revue Mouvements n°63, mars 2010.

4 « Villes en transition : imaginer des relocalisations en urgence », op. cit.

5 Toujours par Luc Semal et Mathilde Szuba

6 villesentransition.net

En Alsace, un laboratoire de l’après-pétrole

En Alsace, un laboratoire de l’après-pétrole (Le Monde)

 
http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/01/02/en-alsace-un-laboratoire-de-l-apres-petrole_1812011_3244.html

édition du 3 janvier 2013 – Centrale solaire, filière bio, lien social… Ungersheim multiplie les projets fondés sur l’écologie et l’économie solidaire
Ungersheim (Haut-Rhin) Envoyé spécial

Au pied du terril végétalisé de l’ancienne mine Marie- Louise, face au chevalement en ruine du puits Rodolphe – un des derniers grands vestiges de l’épopée de la potasse -, se dresse, à Ungersheim (Haut-Rhin), la plus grande centrale solaire d’Alsace. D’une puissance de 2,2 mégawatts (MW), Helioparc 68 a été mise en service le 27 décembre 2012.  » Sa production est équivalente à la consommation énergétique de 800 foyers « , explique Jean-Claude Mensch, maire depuis 1989 de ce village de près de 2 000 habitants.

La ministre de l’écologie, Delphine Batho, l’a rappelé le 31 décembre : 2013 sera  » l’année de la transition énergétique « , visant à réduire la dépendance du pays à l’égard du pétrole et du nucléaire. Mais si le débat doit se poursuivre pendant des mois, à Ungersheim, village  » en transition « , on prépare déjà l’après-pétrole.

Ancien mineur délégué CGT de 66 ans reconverti à l’écologie, M. Mensch est  » l’initiateur, le facilitateur et l’accompagnateur  » de cette revitalisation d’une friche industrielle. Lassé par les discours sans suite des politiques, il a mené ce projet, avec son collègue du village voisin,  » au nez et à la barbe «  de la communauté de communes de l’agglomération de Mulhouse.

Exploitée par une petite entreprise qui verse un loyer à la commune, la centrale solaire fait partie des  » 21 actions pour le XXIe siècle  » engagées depuis 2008  » pour le développement d’une économie locale et fraternelle « . Cette démarche en faveur d’un  » développement soutenable «  conjuguant l’économie, l’écologie et le lien social a été élaborée lors des réunions du conseil participatif regroupant des élus et des habitants de la commune.

Connu en Alsace comme lieu d’implantation d’un écomusée en plein air de l’habitat rural et du Bioscope, un parc de loisirs consacré à l’environnement qui a fait faillite, Ungersheim s’affiche désormais comme un village écolo.  » Cela ne se voit pas sur les toits des maisons « , reconnaît le maire. Pas encore. Mais il y aura des panneaux solaires sur les trente maisons de l’éco-hameau, un projet de quartier innovant,  » ni bobo ni ghetto « . Dans ce lotissement, construit en autopromotion, la voiture sera proscrite et les jardins partagés. Il sera raccordé à la chaufferie à bois qui alimente déjà sept bâtiments communaux.

La piscine municipale est chauffée grâce à des panneaux solaires, l’installation d’un éclairage public moins énergivore a permis de faire des économies. Et la commune vient de reprendre le contrôle de la distribution et de l’assainissement de l’eau.  » Notre tarif est maintenant inférieur de 5 % à 20 % à celui des communes affermées à un groupe « , se félicite le maire

Pour avancer vers l’autonomie énergétique, M. Mensch veut faire construire une centrale à biomasse pour la production de méthane à partir de déchets agricoles et forestiers.  » Nous ne cherchons pas à devenir un village autarcique, replié sur lui-même, mais à aller vers un autre mode de vie. « 

Cela passe aussi par l’autonomie alimentaire, l’autre cheval de bataille de Jean-Claude Mensch. Se servant des leviers que possède un maire, notamment la maîtrise foncière, il a acheté un champ de céréales de 8 hectares pour le mettre à disposition d’une association de réinsertion employant 30 personnes, les Jardins du Trèfle rouge, une exploitation maraîchère bio qui alimente la cantine scolaire et fournit des paniers de légumes en circuit court.

Cette filière bio va être développée avec la construction d’une ferme alsacienne consacrée au maraîchage. Elle sera le siège d’une coopérative d’intérêt collectif et abritera une conserverie pour les légumes en surplus, une microbrasserie et un centre de formation. Jean-Claude Mensch veut ainsi dynamiser l’économie locale. Il a quitté les Verts, ses compagnons de route, qu’il juge  » jusqu’au-boutistes « .  » On ne peut pas parler de la biodiversité à une population en difficulté économique. Il faut d’abord s’occuper des gens « , estime-t-il.

Une bonne partie de la population reste circonspecte ou récalcitrante face aux projets du maire. Ainsi, la boulangerie installée en face de la mairie ne s’est pas convertie au bio.  » C’est trop compliqué et il n’y a pas de demande « , affirme la patronne. Elle n’utilisera pas non plus la monnaie locale, que le maire veut lancer l’année prochaine pour favoriser les produits et les emplois de proximité.

Bastion rouge pendant l’exploitation des mines, Ungersheim vote désormais à droite, comme presque partout en Alsace. Sauf aux municipales. En 2008, le maire, officiellement sans étiquette, a été réélu massivement pour un quatrième mandat.

La transition en marche à Ungersheim est incarnée par Richelieu, le cheval de trait dont l’attelage a remplacé le minibus scolaire à la pause de midi. Richelieu est devenu le personnage le plus célèbre d’Ungersheim – après le maire, surnommé  » le Robert Redford du bassin potassique « .


En Alsace, un village « en transition » prépare l’après-pétrole

 

Publié le 12 décembre 2012. dans le 20 Minutes

 

http://www.20minutes.fr/article/1062737/alsace-village-en-transition-prepare-apres-petrole

Chaufferie à bois, panneaux solaires, cantine « 100% bio » et espaces verts sans pesticides: le village d’Ungersheim (Haut-Rhin), « en transition » vers l’autonomie énergétique et alimentaire, fonctionne au quotidien comme un laboratoire de l’après-pétrole.

Lassé par « l’inertie et les beaux discours » des politiques, le maire de cette commune de 2.000 âmes proche de Mulhouse multiplie les projets écologiques.

« Un maire peut avoir beaucoup de leviers dans la contribution pratique », relève Jean-Claude Mensch, qui dirige sa commune depuis 1989. « Le fait de passer à la transition, ça évite de trop parler d’écologie ».

Sous l’impulsion de ce mineur retraité de 66 ans, fidèle compagnon de route des Verts mais élu sans étiquette, Ungersheim a entamé sa « reconversion » au début des années 2000 en faisant la chasse aux énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon).

Désormais, l’éclairage public est moins énergivore, la piscine municipale est chauffée par des panneaux solaires et plusieurs bâtiments municipaux sont alimentés par une chaufferie à bois.

Le recours à la biomasse ayant fait ses preuves, la mairie envisage maintenant de relier cette chaudière à un futur lotissement voisin, pour avancer un peu plus vers l’autonomie.

Autre mesure forte, le désherbage des espaces verts, du cimetière ou encore du terrain de foot se fait sans pesticides. « On fait tout à la main! », s’amuse David, un des employés communaux.

En plus des espaces verts, le jeune homme est affecté à une mission bien spéciale: c’est lui qui, tous les midis, assure une partie du ramassage scolaire… en calèche.

En 2008, le conseil municipal s’est offert un cheval, « Richelieu », et du matériel d’attelage, pour quelque 20.000 euros. L’objectif: assurer la desserte du midi pour une vingtaine d’enfants vivant loin du centre-ville, dont les parents sont les plus susceptibles de prendre leur voiture.

« On change de trajet tous les jours pour faire plaisir à tout le monde, les enfants sont ravis », raconte David, tandis que les écoliers viennent caresser Richelieu.

Devenu la coqueluche du voisinage, l’étalon assiste également les employés communaux pour l’élagage et les travaux d’arrosage. Parfois, la commune le prête aussi aux « Jardins du Trèfle Rouge », une exploitation maraîchère « bio » à la sortie du village.

L’autre cheval de bataille d’Ungersheim est en effet d’offrir une « alimentation saine pour tous », via l’agriculture biologique.

Pour y parvenir, la mairie a racheté un terrain de 8 hectares et l’a mis à disposition d’une association employant une trentaine d’ouvriers maraîchers en réinsertion.

Les légumes sortis du Trèfle Rouge atterrissent tout droit dans les assiettes de la cantine, offrant aux enfants une alimentation 100% bio. « Goûter inclus! », précise le maire avec fierté.

Une bonne partie de la population reste cependant circonspecte face à un tel dynamisme. « Leur soutien n’est pas toujours évident, ils sont parfois un peu récalcitrants », admet le président d’une association locale, Serge Heckmann. « Mais si on ne prend pas d’initiatives, personne ne le fera ».

Ce volontarisme politique s’est traduit par l’implantation à Ungersheim de la plus grande centrale solaire d’Alsace (40.000 m2), dont la mise en service est prévue le 31 décembre.

Après avoir racheté une friche industrielle de 6 ha, la ville a lancé un appel d’offres pour y attirer un entrepreneur spécialisé dans le photovoltaïque.

Une société basée à Mulhouse va transférer son siège social à Ungersheim, payer un loyer à la ville et vendra au réseau ERDF « une production équivalant à la consommation énergétique de 800 foyers », selon M. Mensch.

Ce maire hyperactif a encore des projets plein la tête. Tandis qu’il réfléchit à la création d’une unité de méthanisation, pour assurer une réelle autonomie énergétique, il tente d’attirer de futurs habitants avec la mise en place d’un éco-hameau constitué de « maisons passives » (qui ne consomment que l’énergie produite localement).

Les limites du mouvement

INITIATIVES DE TRANSITION – LES LIMITES DU MOUVEMENT

Par Simon De Muynck

LES INITIATIVES DE TRANSITION FLEURISSENT PARTOUT DANS LE MONDE. LEUR VISION POSITIVE ET LEUR ENTHOUSIASME ENVAHISSENT LES DISCOURS ET LES ESPRITS. MAIS RARES SONT LES CRITIQUES OUVERTES ET EXPLICITES. LOIN DE VOULOIR DÉFORCER LE MOUVEMENT, CET ARTICLE S’EMPLOIE À EN FAIRE LA CRITIQUE, AFIN D’EN DÉCELER LES LIMITES ET FAIBLESSES POTENTIELLES, DANS UNE OPTIQUE CONSTRUCTIVE.

 

« Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses ; c’est celui qui pose les vraies questions » Claude Lévi-Strauss

Le mouvement des villes ou initiatives de Transition s’étend comme une traînée de poudre à travers le monde depuis sa création aux alentours de l’année 2006. Fin 2011, on compte 382 initiatives officielles (official, c’est-à-dire qui ont reçu l’aval du Network) et 458 initiatives démarrées (muller, qui postulent pour avoir le label officiel), sans compter les initiatives naissantes…

En Belgique francophone, l’année 2011 a été celle du lancement de la Transition grâce à la traduction en français du Manuel de Transition (Rob Hopkins, Éditions Écosociété/Silence) à la fin de l’année 2010. Plusieurs initiatives se sont ainsi constituées, un réseau s’est structuré et les premiers évènements ont rassemblé plusieurs centaines de personnes. L’enthousiasme, palpable, est dû à de nombreux facteurs qu’il convient d’encourager.

Un mouvement bien « reproductible »

Le mouvement de la Transition s’appuie sur plusieurs éléments-clés, qui garantissent sans doute sa pérennité à court et peut-être à moyen termes. La permaculture est utilisée comme « fondement éthique qui étaye le Mouvement pour la transition » et la base idéologique de la Transition. Le livre fondateur du mouvement, le Manuel de Transition et les écrits connexes précisent le discours théorique de la transition.

De façon pertinente, le mouvement vise à conscientiser les citoyens à propos de la nécessité de diminuer nos consommations énergétiques et d’agir collectivement pour prendre à bras le corps le double problème incontournable de la dépendance au pétrole et du changement climatique. Le mouvement manie des concepts jusque-là peu utilisés comme la résilience territoriale, définie comme la « capacité d’un système à absorber les perturbations et à se réorganiser tout en subissant un changement, pour finalement conserver l’essentiel des fonctions, structure, identité et rétroactions ».

Les acteurs des initiatives de Transition recherchent un mode de vie nouveau, relocalisé, inspiré du passé (mais sans en faire l’apologie) et tourné vers l’avenir, au travers de visions prospectives qui mobilisent l’imaginaire et fixent notamment – autre nouveauté – des Plans d’action de descente énergétique (PADE).

La démarche de la Transition est singulièrement positive, ce qui favoriserait l’inclusion de nombreux acteurs, et les fondateurs du mouvement font pour cela appel à des modèles de psychologie du changement. Rob Hopkins compare en effet la situation d’un citoyen occidental à celle d’un individu victime d’une addiction. Il a donc institué la création de groupes au sein desquels les citoyens ont la possibilité d’exprimer leurs craintes par rapport au changement sociétal annoncé. Ils peuvent également mettre des mots sur leur vision du futur, ce qui est censé les préparer efficacement à l’action réelle, au travers de comportements en faveur de l’environnement.

Par ailleurs, l’approche open space et les outils de facilitation que les initiatives utilisent et qui visent à augmenter l’efficacité des réunions, constitue un autre argument en faveur de la très bonne reproductibilité du mouvement.

Enfin, le mouvement de la Transition s’est très vite renforcé autour d’un réseau très performant qui inspire, relie, encourage, soutient et entraîne les collectivités engagées dans le mouvement. Le réseau fournit des outils (cartes, graphiques, schémas utilisés lors des présentations, etc.), organise des évènements, des conférences, des formations, définit formellement les objectifs et principes, met en place un forum, une radio et soutient différents médias.

Alors, quelles critiques est-il permis d’adresser à l’encontre d’un mouvement qui pose comme incontournables deux des enjeux probablement les plus pertinents de notre siècle (le pic de pétrole et le réchauffement climatique), fait participer les citoyens à la réflexion et à l’action en misant sur leur génie collectif, utilise un discours inclusif, et s’est constitué un réseau extrêmement performant, le tout en un temps record ?

Limite 1 : un public restreint ?

Comme le rappelle Takis Fotopoulos, « le grand problème d’une politique d’émancipation, c’est de trouver comment unir tous les groupes sociaux qui forment la base potentielle du nouveau sujet de la libération, comment les rassembler autour d’une vision commune du monde, d’un paradigme commun[…] ».

Or, les préoccupations environnementales, et plus rarement sociales, du mouvement des initiatives de Transition constituent des sujets parfois mal compris ou peu intégrés par le citoyen lambda. Rob Hopkins l’a d’ailleurs bien compris puisqu’il tente de conscientiser de façon profonde les citoyens intéressés par le mouvement.

Néanmoins, la construction du discours du mouvement des initiatives de Transition relève d’un contexte culturel, géographique et idéologique très particulier. Par exemple, Gill Seyfang a analysé le public engagé dans les initiatives de Norwich et en a montré le caractère assez peu commun : une population post-matérialiste travaillant davantage à temps partiel et plus diplômée que la moyenne de la population, qui évite les statuts élevés d’emplois et de consommation en faveur de l’épanouissement et de l’activisme à dimension environnementale principalement. Reste à savoir si ces personnes présentaient ce profil avant d’intégrer le mouvement, ou si c’est celui-ci les a transformées…

Par ailleurs, une autre étude de 2009 portant sur 33 initiatives officielles à travers le monde a permis de dresser un profil-type d’une initiative : une petite ville (ou sa banlieue) de moins de 10 000 habitants de classe moyenne, qui abrite des citoyens et des élus politiques sensibilisés aux enjeux écologiques, qui recèle un passé historique relatif à ces questions ou qui fait que la ville est plus sensible aux questions traitées par le discours du mouvement. Il est interpellant de noter que Totnes, berceau historique du mouvement, est une ville de 7 700 habitants impliquée dans le développement d’activités économiques durables, accueillant l’université alternative Schumacher College et abritant une communauté alternative new age … Profil peu courant !

Paul Hatterton et Alice Cutler s’inscrivent dans ce même raisonnement lorsqu’ils expriment leurs craintes quant au caractère élitiste des personnes instigatrices du mouvement. Alex Haxeltine et Gill Seyfang, quant à eux, recommandent au mouvement de développer son réseau en dehors de ce qu’ils appellent la « niche sociotechnique » afin de tisser des liens avec les acteurs principaux de différents niveaux, tels que les « compagnies de bus, promoteurs, supermarchés », etc. En effet, cela permettrait non seulement au mouvement d’élargir son audience mais aussi de dénicher des moyens qui pourraient venir soutenir ses activités. À ce jour en Belgique, aucune initiative n’a réalisé une telle inclusion d’acteurs. Mais peut-être est-il trop tôt pour espérer constater pareil accomplissement…de tendance plutôt de gauche. Il fait suite au matérialisme au sens de « ce qui est nécessaire au plan matériel, pour assurer la satisfaction des besoins physiques et élémentaires », Etienne Schweisguth, « Le post-matérialisme revisité : R. Inglehart persiste et signe », Persée, 1997, p.654, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article rfsp_0035-

Limite 2 : le financement structurel et permanent

Côté budget, les initiatives sont fragiles. L’analyse des 33 initiatives officielles de Transition a montré que 58 % d’entre elles avaient demandé de l’aide (soutien financier, logistique ou matériel) à leur autorité locale, et parmi celles-ci, 40 % en avaient reçue une. Notons que la plupart des aides financières sont assez faibles (entre 250 et 6 000 euros – si l’on excepte les deux sommes plus conséquentes provenant de fonds financés par les gouvernements anglais et écossais), et ne constituent donc que des aides dérisoires au regard des enjeux. Par ailleurs, aucune aide financière recensée parmi les 33 interviews réalisées dans cette étude ne constitue un appui financier permanent et structurel. Or, il est évident que ces moyens matériels et financiers sont une des conditions indispensables à la pérennité d’un tel mouvement à long terme.

De son côté, Tim Jackson, un autre théoricien de la Transition, évoque les réelles potentialités du soutien des collectivités locales, mais souligne surtout l’importance d’un puissant appui des gouvernements dans l’encouragement des comportements pro-environnementaux. L’institutionnalisation insuffisante (et donc le financement non-structurel et non-permanent) du mouvement de la Transition pourrait constituer une des limites du mouvement à long terme. Vouloir garder la main sur les affaires de la Transition est une chose. Refuser toute contribution financière de la part des autorités par peur d’une récupération en est une autre. L’affaire n’est pas simple, car les initiatives ne refusent pas d’aide financière des entreprises privées, pour autant qu’elles participent au mouvement de relocalisation de l’économie. À suivre donc…

Limite 3 : la sous-estimation du rôle des gouvernements

C’est du vécu concret des citoyens que procèdent les attentes des possibles.  Takis Fotopoulos

Il ne faut pas non plus caricaturer : si Rob Hopkins insiste sur l’importance d’une dynamique citoyenne locale en faveur du changement, il souligne aussi le fait que des mécanismes nationaux et internationaux devront impérativement être mis en place. À l’échelle internationale, il faudra des protocoles internationaux forts sur le changement climatique, l’application du scénario de contraction et convergence, un moratoire sur la production de biocarburants, un protocole sur l’épuisement des ressources pétrolières, le « repensement » de la croissance économique et la protection de la biodiversité, etc. Mais il fau­dra également faire bouger les choses à l’échelle nationale. Nous aurons besoin d’une législation forte sur le changement climatique, des quotas d’émissions carbones personnalisés, d’une stratégie nationale sur la sécurité alimentaire et de la dévolution de pouvoirs aux collectivités locales.

Face à ces défis colossaux, on se demande comment les initiatives de Transi­tion vont bien pouvoir agir… car il leur faut d’abord régler au niveau local les nombreux problèmes d’application de certains de ces mécanismes globaux.

Rob Hopkins postule (et parie) que l’impulsion du changement doit venir du bas, du citoyen, des collectivités locales, et que celles-ci fourniront un cadre dynamique et créateur pour les initiatives à un niveau supérieur, c’est-à-dire gouvernemental ou au-delà. Il pense que « les réponses nationales et internationales sont plus probables dans un environnement où les réponses des collectivités locales sont nombreuses et enthousiastes». Ainsi, selon lui, le mouvement devra générer des forces de changement ascendantes, depuis les groupes de citoyens, vers les entreprises, les organisations et enfin les institutions gouvernementales.

La Sustainable Development Commission (SDC) a formulé une série de recommandations au gouvernement britannique à propos de la relocalisation d’infrastructures, pour prendre à bras le corps le changement climatique et augmenter la résilience des collectivités territoriales. Celles-ci impliquent pour la plupart des efforts du gouvernement qui devrait notamment investir dans l’amélioration des infrastructures locales du secteur public. Mais ces investissements proviendront très probablement de décisions politiques venues « d’en haut ». Tim Jackson, commissaire économique de la SDC, confirme la nécessité d’un immense financement provenant des structures étatiques.

Cette constatation laisse à penser que la relocalisation de tous les systèmes sociotechniques et de tous les pans de la société – infrastructures, mais aussi agriculture, transports, économie etc. – nécessitera des investissements à l’échelle nationale et internationale dont le niveau de prise de décision semble très éloigné du mouvement des initiatives de Transition, certes en pleine expansion mais très peu impliqué dans les rouages gouvernementaux. Face à de tels enjeux, il paraît donc difficile de faire l’économie d’une action des Etats. Les changements devront à l’avenir être significatifs au niveau des pratiques mais aussi et surtout au niveau des « politiques [et des] institutions ».

La question de l’échelle du changement est donc fondamentale : si c’est à l’échelle locale qu’on enregistre le plus d’initiatives, de mobilisations et d’avancées en matière d’environnement, les changements en faveur de l’environnement à l’échelle globale restent limités.

Dès lors, si la thèse de Rob Hopkins ne semble pas fausse, elle surestime probablement la capacité de changement de la dynamique citoyenne du mouvement, aussi entreprenante soit-elle.

Pire, les institutions nationales ou internationales peuvent très bien être des obstacles à la relocalisation de l’économie ! La relocalisation des systèmes de production et de consommation, par exemple, est perçue comme subversive par certains, voire proscrite par les lois de l’Organisation mondiale du com­merce (OMC) ou contraire à la politique économique de l’Union européenne, basée sur la libre circulation des biens. Il est donc d’autant plus important d’agir pour que ces leviers institutionnels soient du côté de la Transition.

Limite 4 : la simplification outrancière des leviers de changements comportementaux

Le mouvement des initiatives de Transition utilise des méthodes de psychologie du changement pour susciter des réactions collectives innovantes et positives face aux conséquences effrayantes d’un avenir marqué par le pic pétrolier et le changement climatique. L’objectif est d’éviter les réactions primaires habituellement constatées, comme le déni, la foi en des solutions irréalistes (ou scientifiques), la peur sclérosante, la tentation du survivalisme ou l’optimisme outrancier. C’est une vraie originalité du mouvement.

Rob Hopkins fait appel au Transtheoretical Change Model (TTM) de Carlo DiClemente, qui postule que « le processus de changement par lequel un individu entre et sort d’une addiction est le même que bon nombre de processus de changements » (y compris les changements comportementaux donc). En d’autres termes, nous serions devenus « accros » au pétrole bon marché, et modifier nos comportements liés à cet état nécessiterait de faire appel à des modèles de changements comportementaux issus de travaux portant sur l’addiction !

Selon, ce modèle TTM, le changement serait progressif et passerait par diverses étapes :

  1. La précontemplation, qui est la reconnaissance de la nécessité de changer ;
  2. La contemplation qui désigne l’évaluation des facteurs en faveur et en défaveur du changement en visant à augmenter les facteurs en faveur de celui-ci ;
  3. La préparation qui indique la planification du changement et l’exercice de la capacité à répondre au problème ;
  4. L’action qui évoque la mise en œuvre du changement en fonction des étapes précitées, et ;
  5. La consolidation qui signifie l’intégration du changement dans la vie quotidienne de sorte qu’il se maintienne à plus long terme, afin d’éviter tout risque de rechute.

De plus en plus de gens auraient atteint l’étape [1] de la reconnaissance de la nécessité de changer (précontemplation). La phase [2] de contemplation équivaudrait à imaginer nos futurs sans pétrole avec créativité, entrain et envie. Le TTM est en pratique couplé à une autre modèle (FRAME) et au Motivational Interviewing qui fournissent un espace d’expression pour les personnes qui présentent des contradictions internes et les aident à y voir plus clair à propos de ce qu’ils veulent vraiment, et à penser aux étapes suivantes que sont l’action [4] et la consolidation [5] du changement de comportement.

L’idée de mêler des éléments de psychologie comportementale et des espaces d’expression pour tendre vers des changements comportementaux pro-environnementaux paraît séduisante, voire puissante. Néanmoins, il convient d’évoquer les travaux scientifiques de Tim Jackson (encore lui !) qui portent sur la consommation et les motivations humaines – et conséquemment aussi sur le changement de comportement. Ses travaux, particulièrement imposants, nous enseignent qu’il est « pratiquement impossible de construire des modèles causaux universels avec lesquels on pourrait construire des politiques de changement de comportement dans différents domaines ». En effet, les biens matériels et les services sont enchâssés dans la structure culturelle de nos vies. À travers eux, on satisfait nos besoins, nos désirs, on communique à propos de notre identité ou de notre culture… Dès lors, changer les comportements nécessite d’agir sur tous les volets (psychologiques, sociaux, normatifs, …) qui leur sont associés. C’est une tâche immense et tellement complexe, que se servir d’un seul modèle de psychologie du changement (parmi des dizaines) semble quelque peu simplificateur.

En outre, il y a selon lui jusqu’à présent un manque de preuves empiriques démontrant que ces processus partant des collectivités locales puissent atteindre les niveaux de changements de comportements nécessaires pour rencontrer les objectifs environnementaux et sociaux. On ne sait pas encore à l’heure actuelle « quelles formes ces initiatives doivent prendre, comment elles doivent être soutenues, quelle forme devrait prendre la relation avec le gouvernement pour que celle-ci soit la plus efficace […] et quels types de ressources ces initiatives requièrent […] ».

Mais si Tim Jackson met là un bémol, il n’en est pas pour autant défaitiste. Il évoque les processus citoyens (partant de la base) participatifs comme pouvant selon lui constituer des voies intéressantes dans l’exploration de changements comportementaux pro-environnementaux et pro-sociaux, et insiste également sur la difficulté (et l’importance) de débloquer nos habitudes et d’en créer de nouvelles, tout comme de « comprendre la logique sociale dans laquelle nos comportements de consommation sont enchâssés ». Ainsi, il pense qu’une bonne compréhension du contexte social et institutionnel dans lequel sont insérés ces comportements (de consommation) offre des perspectives intéressantes pour l’innovation politique.

Pour lui, il est aussi essentiel de motiver la consommation soutenable et le changement de comportement qui risquent de rencontrer de nombreuses résistances, en « créant des collectivités solidaires, en promouvant des sociétés inclusives, en fournissant un travail qui donne un sens à la vie, tout comme en conscientisant les gens, et en usant de politique fiscale notamment ».

Limite 5 : des visions prospectives positives aux effets limités?

Rob Hopkins accorde une grande importance à l’exercice de style qui consiste à faire tracer par les citoyens les contours d’une société future « décarbonisée », relocalisée, conviviale et résiliente. L’objectif est d’aider à visualiser un futur désiré au travers de la création de nouveaux mythes, de nouvelles histoires, nouveaux possibles.

Cette sorte de méthode Couet permettrait l’émulsion d’idées collectives. La pensée positive aurait donc le pouvoir de nous faire imaginer, espérer un futur abondant, sobre en énergie, moins stressant, plus heureux et plus prospère. Elle diminuerait le découragement inhérent à la crise protéiforme actuelle.

En plus de cette vision prospective positive, Rob Hopkins a imaginé l’utilisation des Transition Tales (les contes de la transition). Chaque citoyen est invité à y prendre part : activistes, écrivains, journalistes, poètes, artistes… Leur objectif est de coucher sur papier des futurs désirés, d’exalter l’imagination citoyenne, le plus souvent en rédigeant un « journal du futur » décrivant les nouvelles de l’année 2030… Les plans d’action de descente énergétique (PADE) s’inscrivent aussi dans cette idée, bien qu’ils comportent une dimension plus stratégique et surtout plus opérationnelle.

Cette pensée positive tranche avec les positions souvent contestataires d’organismes militants écologistes ou de partisans de la désobéissance civile. Elle valorise les visions, les possibilités de chacun, plus qu’elle ne fustige le système.

Néanmoins, ces exercices comportent certaines limites. Si ceux-ci ont le mérite de préciser les contours d’un futur imaginé sous les traits de la Transition, ils semblent néanmoins trop abstraits, et surtout trop déterminés par le présent, ce qui implique l’omission possible de changements ultérieurs imprévisibles. Si le contenu d’un rêve comporte des idées pertinentes, celles-ci semblent plus appartenir à l’imagination d’un homme qu’à un futur tangible, tant elles nécessitent d’importants changements culturels et sociaux – que le mouvement n’attaque pas frontalement –, de paradigmes inamovibles et de normes sociales immanentes à ceux-ci. Ces visions, si positives soient-elles doivent donc à l’avenir franchir le cap des « robinsonnades » théoriques inopérantes.

Comme « un projet social et politique ne vaut jamais uniquement par l’horizon idéal qu’il décrit, ses conditions de réalisation comptent tout autant, et peut-être plus », Alex Haxeltine et Gill Seyfang recommandent explicitement au mouvement de « fournir des occasions d’action plus tangibles » à un public plus large, de sorte de propager le mouvement de façon plus efficace.

Une piste néanmoins très intéressante

On l’a vu, le mouvement comporte certaines limites. Le profil-type d’une initiative de transition n’est pas très répandu. Les aides en faveur des initiatives ne sont pas structurelles et permanentes. L’inclusion de divers acteurs sociétaux n’est pas encore très aboutie. Les liens avec les politiques ne sont pas encore très performants et les questions de l’échelle d’influence et de la relocalisation ne sont pas encore résolues. La simplification des modèles de psychologie sociale appliqués aux changements de comportement doit peut-être être revue et les conditions de réalisation des initiatives de Transition pourraient être précisées. Malgré tout, le mouvement reste très prometteur.

Prendre conscience des problèmes qu’engendreront ces limites, c’est déjà faire un pas vers leur résolution. Peut-être faut-il simplement laisser du temps au mouvement afin qu’il consolide son expansion, gageant que son discours inclusif et que sa stratégie générale, qui comporte un grand nombre d’atouts, permettra à terme de combler ces lacunes.

Il me semble que les théoriciens et les acteurs du mouvement devront se pencher sur ces problèmes s’ils veulent que le mouvement réponde de façon pertinente et adaptée aux enjeux qu’il affronte et pérennise sa structure, ses actions et sa portée politique.

Mais le temps presse et la Nature n’attend pas. Le mouvement de la Transition saura-t-il se consolider à temps et construire un mouvement citoyen à la portée politique performante ? L’avenir nous le dira.

La transition une utopie concrète

LA TRANSITION UNE UTOPIE CONCRETE

On assiste ces dernières années un peu partout sur la planète à une multiplication d’initiatives et d’expérimentations citoyennes qui se revendiquent de la « transition », le terme faisant même aujourd’hui l’objet d’un recyclage sur un plan plus institutionnel. Le Manuel de la transition de Rob Hopkins, un agronome adepte de la permaculture, publié en France 2010, a donné une certaine visibilité à ces initiatives. S’appuyant sur l’expérience de Totnes au Royaume-Uni, ville de naissance du mouvement des Villes en transition (Transition Towns), l’ouvrage a rapidement commencé à circuler dans les milieux militants, au point de devenir une référence, sans pour autant être élevé au rang de bible absolue. Ceux qui se reconnaissent dans le mot d’ordre de « transition ! », tel que défini par Rob Hopkins, affirment s’inscrire dans un type d’engagement dont le pivot est le passage à l’action sur fond de réenchantement et de réappropriation de l’existence. Les « transitionneurs » font le choix de faire bouger les organisations et institutions existantes sans prendre pied dans ces dernières. Luc Semal définit le Mouvement de la transition « comme un mouvement fondamentalement optimiste et constructif qui suggère que face aux chocs globaux annoncés (climatiques, énergétiques et économiques), les communautés locales reconstruisent en urgence leur résilience locale. Pour cela elles doivent prioritairement relocaliser une part de leur production alimentaire et énergétique [1]. Face à un futur qui sera très probablement sans pétrole, les transitionneurs recourent à la notion de « résilience » en l’appliquant aux villes pour engager une transition voulue, espérée, fêtée et non subie. Cette notion, toujours selon Semal, « désigne la capacité d’un écosystème à encaisser un choc sans s’effondrer et à se réorganiser en se réinventant pour le surmonter [2]..

Passé le moment de la découverte, l’objet pose un certain nombre de questions. Le mot d’ordre, tout d’abord. Pourquoi « transition » ? D’où part-on et où va t on, en combien de temps, et avec qui ? Pourquoi ce mot-là, alors qu’il en existe tant d’autres (décroissance, locavores, slow cities, buen vivir etc.) revendiqués par des mouvements dont les pratiques semblent se rapprocher très fortement de celles mises en œuvre par les « transitionneurs » : insistance sur le « faire », critique des institutions établies et volonté de mettre en place des alternatives ici et maintenant, apparemment sans chercher à « prendre le pouvoir » ni utiliser les outils collectifs de mobilisation que sont les syndicats ou les partis politiques etc. Pourquoi cet apparent refus des luttes, au sens classique ? À quoi bon quelques jardins partagés quand c’est toute l’organisation sociale qu’il faudrait revoir ? Quelle est l’efficacité politique de ces différents mouvements ? Peut-on leur conférer une unité ou sont-ils clairement distincts les uns des autres ?

Ce dossier part d’un constat : ces mouvements se développent et intéressent de plus en plus, mais ne se prêtent guère à une lecture qui serait menée dans le cadre de l’analyse politique classique, en termes de mouvements sociaux. La « transition » est un « OPNI », un objet politique non identifié, comme le suggère Luc Boltanski : « Qu’est-ce que l’auto-organisation sur le plan local ? Il n’y a rien sur des expériences de ce type. Dans les milieux écologico-libertaires beaucoup d’expérimentations se sont notamment développées [3]. Sous le chapeau général de « la transition », Mouvements explore cette unité multiforme, en aspect de « galaxie », terme souvent utilisé pour la qualifier, en référence tant au nombre qu’à la dispersion géographique et pratique de ces initiatives, qui s’intéressent ici aux jardins, là à l’énergie partagée. La transition renvoie-t-elle à la disparition des idéologies ou au réenchantement de la politique, au sens d’une référence à un grand récit, à un sens de l’Histoire ? S’agit-il d’un mouvement narcissique, se refusant au politique parce qu’incapable de se positionner ? Ignorance des clivages politiques ou souci de ne pas s’y laisser enfermer ? Ces mouvements peuvent-ils contribuer à inventer un nouvel imaginaire politique, en partant de la pratique et du concret ? Les acteurs de ce mouvement ou les expérimentations s’en rapprochant le souhaitent-ils eux-mêmes ?

Une manière de répondre à ces questions, consiste peut-être à voir dans ce mouvement protéiforme qu’est la transition quelque chose comme une « utopie concrète », terme d’ailleurs revendiqué par le Festival des utopies concrètes (FUC) qui a réuni plusieurs centaines de militants de la transition, en Île-de-France à l’automne 2012. L’utopie concrète, théorisée par Ernst Bloch, offre une première grille d’intelligibilité, certes approximative, de ce mouvement, apte à prendre en considération son caractère diversifié. Pour l’auteur du Principe espérance, l’esprit utopique est celui du rêve éveillé, qui sait déceler dans le présent les linéaments d’un avenir jeune et frais, harmonieux : « La fonction utopique arrache les affaires de la culture humaine au divan de la simple contemplation : elle découvre de la sorte, à partir des cimes réellement vaincues, la perspective non idéologiquement gauchie du contenu humain de l’espérance [4]. Autrement dit, la fonction utopique est celle qui nous révèle la plasticité du monde, quand la routine et les institutions établies nous répètent jour après jour que « rien d’autre n’est possible » (Tina – There Is No Alternative) – discours parfois porté, bien malgré elles, par les formes institutionnelles de l’engagement politique, partis politiques ou syndicats, qui semblent ainsi condamnés à l’impuissance. Elle nous laisse voir que l’espoir n’est pas vain, puisque ce qui est impossible, dans le monde actuel, peut devenir possible dès à présent. Elle est tout le contraire de « l’utopisme », qui se contente de rêver au lieu d’agir. Elle est cet écart, cet arrêt, voire parfois ce dévoilement soudain, qui nous montrent que d’autres choix sont toujours possibles, ici et maintenant. Nous ne sommes pas condamnés à être ce que les institutions nous destinent à être. En changeant certains aspects de nos vies, nous nous sentons vivants et créateurs. La conscience utopique se distingue du rêve nocturne par son exigence et sa lucidité. Cette nouvelle vie que nous nous choisissons est informée de l’état du monde réel, elle fait face, quand d’autres se contentent de se laisser fossiliser dans le (dés)ordre établi. L’utopie cherche à rendre possible l’impossible et elle sait, par expérience, qu’une telle entreprise peut aboutir. Car l’histoire a toujours procédé ainsi, par l’action de minorités actives, d’abord isolées, qui ont finalement fait basculer les majorités et changé la face du monde. L’utopie, au fond, est « une invocation d’un ordre, à venir ou à faire, contre un désordre présent [5].

L’utopiste, dans ce sens-là, va donc éviter de s’enfermer, au nom du principe d’inclusivité, dans une identité trop reconnaissable (« anticapitaliste », « écologiste » etc.). Il joue la créativité, collectivement, contre l’inertie des assemblages sociaux établis, prisonniers de leur histoire, de leur structure, de leurs cadres idéologiques. D’où la diversité d’étiquettes (transition, décroissance etc.) pour des mouvements similaires, qui ont tous en commun de ne pas pouvoir se référer à des situations facilement agrégeables à grande échelle, à la différence des grèves par exemple. L’enjeu est donc de changer les situations, en ayant conscience de ne pas pouvoir les dépasser complètement, à court terme. C’est en formant des coalitions temporaires ou durables, définies avant tout par des objectifs et des résultats concrets précis (créer un jardin partagé, une Amap, planter des arbres fruitiers, organiser des repas locavores, etc.) que les personnes parviennent à « réenchanter la vie », c’est-à-dire placer la nouveauté, la surprise, l’inédit, l’imprévu au cœur de leurs pratiques quotidiennes. Les transistionneurs agissent en direction d’une nouvelle culture, d’une nouvelle civilité, face à un ordre dominant qui engendre au contraire de plus en plus la violence et le chaos. Une telle démarche ne peut évidemment pas se satisfaire d’un militantisme trop disciplinaire, rythmé par les congrès, grèves, tracts et campagnes électorales, ce qui reviendrait de nouveau à tout attendre des institutions établies, fussent-elles « critiques ». L’enjeu est de renouveler les répertoires d’actions, car il n’est plus possible d’attendre. Le choix de l’étiquette « transition » pour nommer cette galaxie d’initiatives est donc un peu arbitraire, il n’y a pas véritablement de raison de la choisir plutôt qu’une autre, sinon une certaine actualité.

Puisque l’objet social visé a des contours multiples, nous avons voulu, dans l’organisation de ce numéro, commencer par « le terrain ». Après tout, donner la parole aux acteurs, avant d’essayer de conclure quoi que ce soit à leur sujet, peut être une bonne méthode lorsque l’on défriche un mouvement ou un courant social encore trop peu stabilisé. Quel est le contenu de la transition ? Quelles sont les marches à suivre ? Quels sont les résultats visés, d’ailleurs est-ce bien des résultats précis qui sont visés ou plutôt la diffusion de valeurs, d’attitudes, qui sont déclinables en autant d’actions aussi diverses qu’il y a de contextes (ville, campagne, nord, sud, etc.) ? Pour affronter cette diversité et pour coller au mieux aux pratiques, recueillir des témoignages nous a paru la seule manière de proposer une définition sans l’imposer, puisqu’il n’y a pas, aujourd’hui, de formulation théorique qui fasse consensus. Mettre l’accent sur la pratique, c’est de toute façon ce que font les acteurs eux-mêmes, revendiquant souvent dans leurs témoignages la nécessité du do it yourself. Le choix des expérimentations a été intuitif et largement fonction des réseaux auxquels nous avons accès, qui ne font sans doute pas le tour de toutes les expériences possibles mais offrent déjà un large éventail d’actions.

Ainsi Cyrielle Den Hartigh évoque le « faire » de lance de la transition que sont les jardins partagés. Un entretien avec Stéphanie Cabantous nous présente ensuite le mouvement des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) qui depuis plus de dix ans se développe et défend un projet économique et alimentaire à généraliser. « Agir local pour penser global » est le mot d’ordre que l’on retrouve dans les propos échangés à l’occasion d’une table ronde sur les reprises d’entreprises avec François Longérinas et Maxime Quijoux. Enfin, le texte d’Anna Bednik s’intéresse aux luttes extractives et pose la question des limites de la transition.

Un deuxième moment de notre dossier fait le pari que les expériences sont assez nombreuses, et présentent un esprit affinitaire assez affirmé, pour que le risque de la réflexion et de la synthèse soit tenté à leur sujet. Là encore, rien de définitif, seulement des tentatives, des éclairages, des « aventures d’idées ». Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz montrent comment l’enjeu des gaz de schiste conduit les individus à se réapproprier leur avenir énergétique.

Dans une analyse plus large, Christian Jonet et Pablo Servigne, tout en reconnaissant l’originalité de la démarche des villes en transition, en montrent aussi les limites. Vincent Gerber souligne la parenté entre différents types de mouvements revendiquant des étiquettes différentes mais ayant plus ou moins le même contenu (décroissance, transition, municipalisme libertaire, etc.). Il suggère quelques hypothèses concernant la marginalisation du signifiant « socialisme », qui aurait encore convenu il y a quelques décennies. Jérôme Ferret apporte un témoignage éclairant, quant à la nature de ces mouvements, en s’intéressant aux Indignés espagnols. Et si c’étaient moins les mouvements qui manquaient d’efficacité que les lunettes des analystes, dans leur tentative pour les saisir et les conceptualiser ?

Enfin, Fabrice Flipo propose quelques ressources conceptuelles, à trouver chez Jean-Paul Sartre et Serge Moscovici. Poser des actes dans l’espace public, c’est déjà s’engager, c’est être le changement que l’on veut voir advenir dans le monde. Ce simple fait visible de tous a des effets indirects, latéraux, sur la société dans lequel il se produit.

Le rapport aux institutions établies semble plutôt de nature « transductive », pour reprendre un terme utilisé par Simondon : ce que l’on fait, dans ces démarches, n’est pas seulement pour soi mais aussi pour influencer le cours du monde, aussi loin que possible. L’action ne vise pas seulement le résultat immédiat mais indirectement toute conscience qui pourrait être frappée par sa démarche – d’où l’importance d’ailleurs de l’ouverture et l’inclusivité, nul ne saurait être exclu sur la base de ses seules appartenances institutionnelles ou politiques, bien que de toute évidence ce genre de démarche soit animée par des militants qui ne sont pas à la droite de l’échiquier politique.

Cette influence est-elle réelle ? Quelle forme prend-elle ? Est-il juste de parler « d’influence », ou bien plutôt de « filiation » ? Les collectifs sont-ils aussi ouverts qu’ils le prétendent ? N’ont-ils pas tendance à perdre de vue cet objectif et à se refermer sur le localisme ? C’est la troisième partie de ce dossier, qui s’intéresse à la « pollinisation » des politiques publiques, là encore avec le souci de laisser la parole aux acteurs.

L’expérience de l’association Virage-énergie Nord-Pas-de-Calais racontée par Gildas Le Saux nous présente une mobilisation citoyenne portant l’idée de transition énergétique qui a cherché l’influence des politiques publiques. L’article de Joseph Bourez, Lucas Durand, Pascal Mao et Nicolas Senil présente un projet de prospective collaborative en Ardèche : à travers plusieurs scénarios de développement ce sont plusieurs trajectoires du futur énergétique du territoire qui se dessinent et montrent avec humour les conséquences des différents choix. Dans son article Sylvère Angot expose les principes et le fonctionnement de deux politiques publiques « écologiques » – les Agendas 21 et les Plans climat énergie territorial (PCET) – et présente les limites de l’influence citoyenne sur des dispositifs très normés. Enfin, Lydie Laigle s’intéresse aux formes de réappropriation sociale de l’écologie en rappelant la voie de l’empowerment ou tout l’intérêt qu’ont les politiques publiques à s’appuyer sur la capacité d’agir des individus.

Ce dossier nous a permis de nous forger une double conviction : oui, ces mouvements, dont le contour exact reste flou, sont « efficaces », au sens où ils produisent des changements que les autres ne produisent pas, et cela sur des questions – alimentation, agriculture, énergie – tout aussi urgentes que des enjeux plus médiatisés comme les retraites ou le mariage pour tous. De plus, ils agissent de manière latérale et indirecte sur le pouvoir, ne demandant pas une loi ou une modification claire de la législation. Ils cherchent ainsi davantage à diffuser des pratiques et des analyses, sans s’interdire cependant le moment législatif, quand celui-ci sera jugé opportun. Mais ces deux observations ne sont pas une conclusion ; elles invitent plutôt à s’intéresser davantage à ces mouvements.

Bernard Charbonneau et le mouvement Initiatives de Transition

 

Christian Roy

 

Une lecture du Manuel de Transition de Rob Hopkins à la lumière de Bernard Charbonneau
Lancé vers 2005 dans les Îles britanniques comme une réponse applicable localement au défi global du pic pétrolier et du changement climatique, impliquant une décroissance irréversible, le réseau international des Villes et communautés en Transition retrouve et met en application nombre des principes, stratégies et tactiques élaborés tout au long de sa vie par Bernard Charbonneau en vue d’une « révolution immédiate » de nature écologique et personnaliste. Ses écrits à ce sujet sont confrontés ici au Manuel de Transition de Rob Hopkins.
Dans La Planète et le canton, essai paru en 1991 sous le titre imposé par l’éditeur de Sauver nos régions, Écologie et sociétés locales, Bernard Charbonneau écrivait : Ce qui a jusqu’ici manqué au mouvement écologique, c’est moins un but à long terme qu’un chemin pour l’atteindre; il entrevoit vers quoi se diriger, mais voit moins bien comment. S’il sait vers quoi se diriger, trop souvent son programme se réduit à un catalogue de désirs et de rêves, illustré de quelques gadgets verts. Une politique agricole pourrait lui donner ce poids de réalité qui lui manque. Un programme qui n’est pas une affiche de propagande a forcément pour fonction d’assurer la transition : le passage entre le passé et l’avenir; or la politique agricole est précisément le domaine ou il s’opère tout naturellement : la transformation immédiate des pratiques où l’agriculture biologique aurait son mot à dire y est inséparable de la révolution des structures politiques et sociales. (Charbonneau 1991, 184-5)

 

Bien qu’il évite en général le vocabulaire de la révolution, une initiative qui a su canaliser les meilleurs espoirs de transformation sociale du mouvement écologique s’inscrit de fait dans le prolongement d’une politique agricole résolument différente. Le modèle de Transition a été créé par Rob Hopkins en 2005 dans le cadre d’une formation en permaculture au Kinsale Further Education College en Irlande. Il a été mis en pratique pour la première fois l’année suivante, en 2006, à Totnes en Angleterre. Il consiste à semer hic et nunc les germes de formes sociales « résilientes », plus durables et plus humaines que celles basées sur ce « développement exponentiel » que dénonçait Charbonneau, et partant, propres à leur survivre, une fois que le pic du pétrole, conjugué aux effets du changement climatique, aura dissipé le mirage d’une « croissance indéfinie dans un monde fini » (Charbonneau 1990). Ce modèle a pour but d’aider les personnes intéressées à faciliter la transition de leur communauté en leur proposant une base sur laquelle s’appuyer pour entamer le processus.

 

Il existe aujourd’hui plus de 250 initiatives locales de Villes et communautés en Transition (voir leur site villesentransition.net) dans une quinzaine de pays et la liste s’allonge presque chaque semaine. La Transition comme mouvement constitue sans doute la plus prometteuse des « réactions des sociétés face aux défis posés par Bernard Charbonneau », répondant notamment à son souhait d’une « internationale des provinces et des villages » (Charbonneau 2009, 189), des communes et des quartiers (Charbonneau 1991, 173) contre la liquidation productiviste de la nature et de la liberté qui s’y conjoignent au mieux. Parmi les points de contact et de contraste avec la démarche de Bernard Charbonneau que je relèverai ici dans le Manuel de Transition de Rob Hopkins, dont j’ai collaboré à la traduction française, il convient d’abord de noter que la permaculture y joue un rôle de noyau doctrinal comparable à certains égards à celui du personnalisme dans les groupes du Sud-Ouest d’Amis d’Esprit où Charbonneau le premier, assisté de Jacques Ellul, formula le projet d’une écologie politique radicale comme position révolutionnaire originale, ainsi que l’ont démontré mes travaux historiques sur ce « personnalisme gascon ».(Roy 1990, 1992, 1997, 1999, 2008)

 

Mais il s’agissait d’abord dans leur cas d’une posture morale d’opposition pour ainsi dire volontariste à la société technicienne triomphante, alors que le point de départ de la Transition contemporaine est à la fois plus pragmatique et plus contingent, même s’il implique « la révolution des structures politiques et sociales » qu’appelle pour Charbonneau l’agriculture bio, ainsi que le rôle promis à l’agriculture urbaine. (Charbonneau 1991 : 194, 2009 : 208)

 

La permaculture a été conçue dans les années 1970, au moment de la première crise pétrolière, en tant qu’« agriculture permanente » délaissant la culture annuelle et la monoculture au profit de systèmes à plusieurs paliers utilisant des arbres et des plantes pérennes productifs et utiles. Sa pratique ne s’est pas longtemps limitée aux systèmes agricoles, car il devenait clair qu’une alimentation viable ne pouvait être obtenue sans une multitude d’autres éléments qui constituent une société —l’économie, le bâtiment, l’énergie et bien d’autres. (Hopkins 2010, 138)

 

Charbonneau pourrait aussi bien évoquer les grandes lignes de la permaculture quand il soutient que « L’agriculture peut résoudre les contradictions de la société industrielle ». Rétablir une agriculture, cela implique que l’essentiel du secteur agricole et forestier soit rendu à des paysans pratiquant la culture (et non l’exploitation) non épuisante des sols, en fonction des conditions locales, par l’assolement, l’amendement, le compost et le fumier, l’élevage de plein air. Le procédé mécanique ou chimique, sans être exclu par principe, ne peut être qu’un « rajoutis » dont seule l’expérience locale dira jusqu’où l’utiliser (…) sans nuire à la nature et à la qualité. Cela suppose que la priorité soit accordée au machinisme léger sur le lourd, au procédé naturel sur la chimie, à la polyculture sur la monoculture épuisante. Et que le paysan vivant sur et de sa terre, ni trop petite ni trop grande, remplace le prolétaire ou le capitaliste de l’exploitation agrochimique. (Charbonneau 1991, 181-2)

 

David Holmgren, co-inventeur du concept de permaculture, le réactualisa au début du siècle en fonction du pic pétrolier, au même moment où Hopkins eut recours à ses principes pour formuler une réponse à ce défi dès qu’il prit conscience de cette limite objective à la croissance, impliquant la fin imminente de la société industrielle mondialisée. À la différence de Charbonneau, Hopkins ne craint pas tant la consolidation totalitaire du système, dont le déploiement à grande échelle deviendra avant longtemps physiquement impossible, que l’inévitable chaos de son fatal effondrement et des soubresauts qui l’accompagneront. C’est ainsi que « les Initiatives de Transition sont fondées sur quatre prémisses de base : »

 

1) Nous ne pourrons éviter de vivre en consommant beaucoup moins d’énergie. Il vaut mieux s’y préparer que d’être pris par surprise.

 

2) Nos établissements humains et nos communautés manquent de la résilience nécessaire pour survivre aux importants chocs énergétiques qui accompagneront le pic pétrolier.

 

3 ) Nous devons agir collectivement et nous devons le faire maintenant. 

 

4) En stimulant le génie collectif de notre entourage pour concevoir en avance et avec créativité notre descente énergétique, nous pouvons construire des modes de vie plus interreliés, plus enrichissants et qui reconnaissent les limites biologiques de notre planète.

 

La Transition vers l’après-pétrole retrouve ici comme planche de salut au milieu du naufrage économique les objectifs politiques du personnalisme gascon qui, dès 1935-36, réclamait en conclusion de son Manifeste en 83 points, rédigé par Charbonneau et Ellul, « UNE CITÉ ASCÉTIQUE POUR QUE L’HOMME VIVE », dans ce qu’il faut considérer comme le premier appel à la décroissance, ou tout au moins à la limitation de la croissance au nom d’un minimum vital équilibré et holistique pour chacun, qui « soit à la fois matériel et spirituel. L’homme crève d’un désir exalté de jouissance matérielle, et pour certains de ne pas avoir cette jouissance, » (82º) si bien que le problème de la révolution se pose ici « sur le plan de la civilisation elle-même. Sur le plan des mœurs, des habitudes, des façons de penser, sur la vie courante de chacun de nous, sur son journal et son repas ». (81º)

 

Si la Transition suppose la révolution sans phrase d’une décroissance qui se produira d’elle-même par la force des choses que cela nous plaise ou non, c’est pour aussitôt ajouter qu’il ne tient qu’à nous que cette décroissance soit purement brutale ou richement conviviale : une occasion d’accomplissement à saisir au milieu des périls comme la meilleure façon de les traverser, en vue d’une vraie vie et non de la simple survie.

 

Un avenir plus pauvre en pétrole pourrait, si l’on y consacre à l’avance assez de réflexion et d’imagination, être préférable à notre présent. Un futur plus sobre en énergie et plus résilient ne signifie pas forcément de jouir d’une qualité de vie inférieure à celle du présent. Au contraire, un avenir où l’économie locale serait revitalisée posséderait bien des avantages par rapport au présent, entre autres une population plus heureuse et moins stressée, un environnement amélioré et une stabilité accrue. (Hopkins 2010, 132-3)

 

L’avenir relocalisé qu’envisage Charbonneau pour des raisons éthiques implique de même « l’association de l’industrie à l’agriculture » pour « aider les campagnes et les pays à revivre », sur la base « d’une autre technologie, plus légère, qui utiliserait l’eau sans la souiller, » à l’exemple des « moulins qui contribuent à l’agrément et à la stabilité des cours d’eau ». (Charbonneau 1991, 189)
Une telle industrie aurait l’avantage de peupler l’espace en utilisant plus de main d’œuvre; si celle-ci n’est pas exploitée, exercer ses muscles et son habileté serait-il plus pénible que de presser à longueur de journée sur un bouton ? Imaginons que l’on réintègre dans un travail personnel et diversifié la part de jeu que satisfait à grands frais l’industrie du loisir et des transports : au bout du compte on s’apercevrait peut-être qu’un travail industriel ainsi humanisé est autrement rentable et productif que la tâche totalement organisée; et l’on aurait mis fin à cette schizophrénie du travail et du loisir qui dissocie l’homme. Mais cette nouvelle industrie relèverait plutôt de l’artisanat, l’industrie lourde nécessaire, objet d’un service social, étant strictement cantonnée dans sa « zone industrielle ». Comment d’ailleurs pourrait-il y avoir une société locale sans artisans établis sur place? (Charbonneau 1991, 181-2)

 

C’est aussi à eux que s’adresse explicitement Hopkins dans la perspective d’une Transition en douceur vers l’après-pétrole : Le pic pétrolier est pour moi un appel aux maraîchers et aux pépiniéristes des chemins de campagne embrumés, aux ébénistes et aux fabricants de chaises des boisés, aux installateurs d’éoliennes individuelles sur les collines battues par les vents, afin qu’ils apportent toutes les merveilleuses compétences qu’ils ont accumulées et l’expérience qu’ils ont gagnée au cours d’années de pratique et d’observation à l’endroit même où la majorité de la population commence à réaliser que les choses ne vont pas bien. Je les implore d’apprendre de nouvelles façons de communiquer avec les gens ordinaires, dans un esprit de service, et d’essayer d’entrer en relation avec les autres à une échelle sans précédent. (Hopkins 2010, 138)

 

Cette exhortation de Hopkins constitue la réponse de son mouvement de Transition à la critique d’Eric Stewart de la permaculture dont elle tire ses fondements philosophiques, en vue de corriger le déséquilibre qu’y constate cet auteur entre « deux impulsions potentiellement opposées : l’une implique un retrait de la société et l’autre implique de travailler à la transformation de la société ». (Cité dans Hopkins 2010, 138)

 

Il est aisé de retrouver la même tension aux origines et dans le sillage du personnalisme gascon, entre, d’une part, l’exigence de rupture avec la société existante dont témoigne le modèle initial des camps de réflexion dans la nature et, d’autre part, l’insertion dans un large mouvement citoyen moins idéologique à base pragmatique tel que les comités de défense de la côte aquitaine. Le 37e des 83 points des Directives pour un manifeste personnaliste de Charbonneau et Ellul déclare sans ambages : La Révolution personnaliste se fera sous la forme d’une Société achevée à l’intérieur de la Société actuelle, ayant sa position complète hors des cadres du monde actuel. Cette société doit être une société personnaliste avant que les éléments de la société actuelle qui sont en contradiction et en lutte les uns avec les autres disparaissent. Puisque nous ne pouvons lutter directement contre eux, il faut que nous nous en passions et que nous attendions leur destruction par eux-mêmes. Le personnalisme est une société révolutionnaire qui prépare les cadres d’une société future.
Ce modèle fonctionnel d’une nouvelle société est destiné à s’imposer plus généralement en surnageant parmi le naufrage de l’ancienne, n’y ayant jusque là qu’une présence discrète, comme celle d’humbles mammifères prêts à remplir les niches écologiques laissées vacantes par l’extinction massive des dinosaures. Le discours révolutionnaire en moins, on trouve de semblables présupposés dans cette citation de David Ehrenfeld que Hopkins met en évidence en marge de son énoncé des « Six principes qui sous-tendent le modèle de Transition » : Notre tâche la plus urgente est de créer une structure fantôme économique, sociale et même technologique qui sera prête à prendre la relève quand le système actuel tombera en panne. (Cité dans Hopkins 2010, 139)

 

Si (38º) « cette société devra avoir le moins de points communs possibles avec la société actuelle » selon les personnalistes gascons, une semblable attitude est précisément ce qui pour Hopkins pose problème dans « la permaculture telle que Holmgren l’a redéfinie », soit « un mouvement qui propose le système de conception et le fondement philosophique pour une société après le pic, tout en ayant le tort, selon Stewart, de se maintenir à distance de cette société ». (Hopkins 2010, 138)

 

Cela vaudrait sans doute aussi pour le personnalisme gascon, avec son exigence d’une « forte formation doctrinale ». Or « il s’agit moins en cela de l’établissement d’une série de dogmes que de la création chez tous les membres d’une nouvelle mentalité » sur la base d’« un pragmatisme » (42º) jugeant des principes à leurs conséquences, inséparable d’une action qui « doit surtout être un style de vie » (45º), par la « création de nouvelles habitudes. Ainsi prenant l’étude de la culture du blé, il s’agira non pas d’étudier une politique mondiale du blé, mais une culture du blé dans le Béarn, ex. : une politique personnaliste du blé ».(46º) Ceci a pour but de diriger l’économie « vers d’autres fins qu’elle-même : la préservation de la terre et des libertés » ; or Charbonneau sait de quoi il parle quand il écrit encore dans Le Feu vert que « celui qui n’oublie ni les fins ni le poids des moyens ne peut qu’être accablé par l’énormité des problèmes que pose un tel virage ». (Charbonneau 2009, 122)

 

Hopkins part lui-même du constat « que parmi les principaux obstacles à l’implication se cachent les sensations d’impuissance, d’isolement et d’écrasement que les problèmes écologiques créent souvent. Ces problèmes ne placent pas les gens dans une position d’où ils peuvent agir, que ce soit en tant qu’individu ou que communauté ». (Hopkins 2010, 140)

 

Charbonneau semble avoir mis de l’eau dans son vin quand il en vint à écrire son Autocritique du mouvement écologique, car pour lui comme pour Hopkins, même sans l’horizon du pic pétrolier, « bien que l’urgence soit criante, un tel demi-tour ne pourra se faire que très progressivement après maints conflits et compromis avec les grands intérêts et les habitudes du public (ne pensons qu’à l’auto), les mythologies, entre autres les passions idéologiques et nationalistes. Pour s’attaquer les yeux ouverts à un tel adversaire, l’espoir est une aide bien maigre, il faut la foi dans le sens et la nécessité de l’entreprise ». (Charbonneau 2009, 205)

 

Pour Hopkins en revanche, l’approche de Transition est « motivée par l’espoir, l’optimisme et l’action préventive » (Hopkins 2010, 133), ayant volontiers recours à des idées venues de la psychologie pour « exploiter la puissance d’une vision positive » (Chapitre 7) tout en appliquant au pétrole des « acquis dans le domaine du traitement des dépendances » pour « aider le mouvement écologiste à comprendre le processus de changement » (Hopkins 2010, 92).

 

C’est un peu la réponse de la Transition à la question angoissée de Charbonneau : comment faire accepter le demi-tour de la décroissance « sans faire sauter une machine organisée en fonction de tout autre principe? On n’aura sans doute jamais assez de fermeté sur les fins et d’empirisme sur les moyens » (Charbonneau 2009, 122) pour « freiner une économie en chute libre sans faire exploser le moteur ou rentrer dans le décor », tout en s’efforçant de « réintégrer sans drame dans l’écosystème terrestre des monstres soi-disant urbains de plus de dix millions d’habitants ». (Charbonneau 2009, 205)

 

Les méthodes psychologiques de Transition semblent faire leurs preuves pour éviter la panique et le défaitisme et inspirer le courage et la patience d’entreprendre cette manœuvre délicate d’une portée gigantesque par petits pas constructifs. Mais si elles rejoignent l’accent mis par Charbonneau sur les obstacles que rencontre le changement en chaque sujet personnel, c’est sans l’acuité existentielle avec laquelle le moraliste français met en lumière ces débats intérieurs, ni surtout les mettre en rapport explicite avec les conditionnements extérieurs que déploie pour les dévier

 

La société médiatisée, telle qu’analysée dans un ouvrage inédit de 1987 qui développe certains aperçus du Feu vert. (voir Roy 2010) La « liste des outils du Manuel de Transition comprend ainsi un guide pour « écrire un bon communiqué de presse » (no 8), selon les règles des médias permettant d’y faire passer l’information qu’on cherche à faire circuler. Il importe certes de les connaître afin de s’en servir en connaissance de cause, mais cette approche instrumentale néglige leur ambivalence fondamentale, comme s’ils étaient par nature neutres, et non des rouages vitaux du système plus vaste qu’on cherche à circonvenir. N’empêche, la Transition a aussi tout le temps d’apprendre :
Cela ne se fera pas en un jour comme ces révolutions qui, prétendant tout changer en un tour de main, sont sans lendemain. Qu’importe que celle-ci dure cent ans ou mille ans si elle rend le temps à la terre, c’est sa direction qui compte. Faire baisser le taux de croissance pour rétablir l’équilibre, comme l’écrit C. Amery, cela peut commencer dès à présent dans le cabinet de l’industriel, du savant ou du penseur révolutionnaire, au garage, à la table et au jardin du Français moyen, dans le champ de la communauté ou à la réunion locale du syndicat. La route infinie commence à nos pieds. (Charbonneau 2009, 205)

 

La Transition se présente bien comme le genre de « Révolution immédiate » que s’est voulu le personnalisme gascon, commençant dès maintenant dans le lieu et le milieu où l’on vit : une « utopie-topique », comme Charbonneau désignait l’écologie au chapitre 11 du Feu vert. En même temps, ajoutait-il, Un changement social aussi fondamental n’est pas un happening ni même une fête destinée à purger la société des pulsions qui la menacent, c’est une entreprise énorme et de longue haleine qui demande au moins autant d’objectivité et de raison que la gestion de la Régie Renault. (Charbonneau 2009, 170)

 

Non que la fête n’ait son rôle social intégré dans les deux modèles. Depuis sa critique des congrès personnalistes du mouvement Esprit dans les années 1930 qui l’amena à s’en détacher pour privilégier la formule des camps de réflexion en pleine nature, Charbonneau a toujours insisté sur l’importance de « créer des formes de réunion, de communication et de manifestation proprement écologiques. La révolte de Mai fournit quelques exemples, bien que trop spectaculaires, de cet effort d’imagination (presse parallèle, radios clandestines, style de certaines manifs) ». (Charbonneau 2009, 186) Le mouvement de Transition n’hésite pas quant à lui à emprunter par exemple au management la « technologie » brevetée du Forum ouvert (Open Space), à côté de mises en situation d’inspiration psychologique.

 

Le modèle de Transition utilise ces idées pour, premièrement créer une vision positive, deuxièmement créer des espaces où les gens peuvent, en toute sécurité, parler, assimiler et ressentir comment ces questions les affectent et troisièmement valider les démarches et les actions que les gens ont entreprises tout en intégrant au processus autant d’occasions de fêter les réussites que possible. Ces rassemblements, où se développe le sentiment de ne pas être la seule personne au monde consciente du pic pétrolier et du changement climatique ni la seule à en être effrayée, sont très puissants. Ils permettent aux gens de sentir qu’ils participent à un effort collectif, qu’ils font partie de quelque chose de plus grand qu’eux. (Hopkins 2010, 140)

 

Charbonneau prévoyait le même genre de rôle pour les « rites, fêtes ou cérémonies qui symboliseraient l’association » (Charbonneau 2009, 188) écologique dans son projet d’« ordre écologique », déjà esquissé en détail avant-guerre dans un cadre personnaliste, où celle-ci « deviendrait le prototype de la société respectueuse de la nature et de la liberté à venir. Mais ce ne serait pas une société idéale, seulement bien réelle, qui tiendrait compte des possibilités de la situation et de ses membres. »

 

Comme le réseau de Transition pourrait bien être en passe de le faire au sein de la mouvance écologique, « vis-à-vis du parti écologique elle remplirait la fonction d’une autorité face au pouvoir à la manière d’une Église face à l’État, bien que ces deux termes méritent quelque réserve ». (Charbonneau 2009, 187)

 

La formation des initiateurs de Transition est certes rigoureuse et prescrit un certain nombre d’étapes pour l’accréditation et le développement des groupes, répondant jusqu’à un certain point à l’idée chère à Charbonneau d’un « ordre écologique » comme institution, véritable cléricature du mouvement en vue d’un nouvel ordre social. La Transition se méfie cependant de l’institutionnalisation du rôle des fondateurs au sein d’une initiative locale et prévoit de le limiter dans le temps. La première des 12 étapes de Transition consiste ainsi à « Constituer un groupe initiateur et planifier dès le départ sa dissolution. » (Hopkins 2010, 146)

 

En revanche, pour ce qui est de l’étendue dans l’espace, « il n’y a pas de formule magique concernant l’échelle, » car pour Hopkins, « le niveau idéal pour une Initiative de Transition est celui que vous sentez pouvoir influencer ». Il est donc déconseillé de commencer par l’échelle régionale ou nationale. « Certes, il pourrait arriver à une étape ultérieure que l’éventail de groupes d’une zone géographique donnée ressentent le besoin de se réseauter pour améliorer leur efficacité, mais il faut que ce réseau émerge d’une base de communautés de Transition intenses, plutôt que d’être créé à l’avance (…). » (Hopkins 2010, 143)

 

Charbonneau n’en disconviendrait pas, prévoyant même une limite « spatiale » de nombre —plutôt que « temporelle » de mandat— à la constitution des groupes. Il garde néanmoins toujours à l’esprit que, tant pour la société écologique que pour l’association qui la préfigure, l’« organisation naturelle est la fédération, » dont l’horizon est global en vertu même de son enracinement local.
C’est-à-dire une base de cellules enracinées dans leur lieu : comités de village ou de pays, clubs de bourgade ou de quartier. La nécessité de leur maintenir une taille humaine (…) force à envisager un numerus clausus au-delà duquel un autre groupe devrait se fonder. Ces sociétés locales seraient réunies comme d’autres à l’échelon régional, national et international, où les responsables locaux auraient l’occasion d’élargir leur horizon, de se connaître, de confronter leur expérience et de coordonner leur action. (Charbonneau 2009, 189)

 

C’est un peu ce qui se passe au niveau international du réseau de Transition et de ses subdivisions, telle que sa branche francophone en formation, où l’on peut imaginer avec Charbonneau qu’« un Suisse ou un Belge mettra à juste titre l’accent sur les dégâts commis par l’entreprise privée et le gouvernement provincial, alors qu’un Français insistera sur les méfaits de l’État central et de l’Aménagement du territoire. Ainsi les uns et les autres pourraient-ils s’enseigner mutuellement en montrant comment le capitalisme privé et l’État se combinent et se combineront de plus en plus ». (Charbonneau 2009, 189)

 

Ce serait là l’occasion d’une prise de conscience de ce qui les unit par-delà leurs horizons culturels et idéologiques parfois divergents dans un projet commun inclassable, si ce n’est en tant que foncièrement personnaliste.

 

Au contraire d’une économie politique qui socialise l’individu et étatise la société, l’écologie politique personnalise la société et socialise l’État, car elle n’est pas capitaliste ou socialiste, elle est ailleurs. Mais elle n’échappera pas plus à certaines nécessités économiques qu’à un minimum de direction de l’économie par l’État. Seulement, ce ne sera pas le même. Et comme elle portera sur le développement de la science et de la technique qui détermine celui de l’économie, cette direction en sera une. Cette intervention de l’État, prudente et méfiante, parce que cette fois vraiment pratiquée aux fins de son dépérissement, sera particulièrement nécessaire durant la période de transition : comme les arbres, les sociétés et les hommes ont besoin d’un tuteur en attendant de repousser. (Charbonneau 2009, 204)

 

En dépit du modèle d’anarchie privilégié par l’auteur du réquisitoire de L’État, Bernard Charbonneau envisageait sereinement le rôle qu’un gouvernement central serait appelé à jouer dans un processus de transition vers l’après-développement. Peut-être aurait-il pu en venir à admettre l’engagement constructif avec les pouvoirs en place que préconise le modèle de Transition, en commençant par l’échelon local, sans désespérer pour autant du niveau national, une fois le processus bien lancé et que l’impossibilité de gérer le désordre établi comme si de rien n’était sera devenu patente sous l’effet des crises imminentes. Pour Hopkins, la puissance du processus de Transition réside dans sa capacité à créer une véritable dynamique dirigée par les communautés qui se relie ensuite à la politique locale, mais à ses conditions. (…)

 

Il est important que les Initiatives de Transition opèrent indépendamment des élus locaux, du moins au début. Par définition, une Initiative de Transition ne peut pas être conçue et dirigée par le conseil municipal, mais est un projet où le soutien actif et enthousiaste de l’administration locale vaut son pesant d’or. (Hopkins 2010, 142)

 

C’est ce qu’on pourra voir par exemple dès le deuxième weekend de formation officielle pour initiateurs de Transition au Québec les 14 et 15 mai prochains dans la petite ville industrielle de Drummondville, où le député local à l’Assemblée nationale, Yves-François Blanchet, sera non seulement présentateur, mais contribuera aux frais d’inscriptions de ses concitoyens. Un tel empressement semble même brûler les étapes prescrites par Hopkins, pour qui, « au lieu de se perdre dès le début dans le dédale de la rédaction et de la mise en application des politiques à l’échelle locale, les premiers pas décisifs sont plutôt d’amener la communauté à une prise de conscience et de bâtir une énergie collective autour du projet ». Ce n’est qu’ensuite en principe que « l’administration locale voudra faire partie du processus parce qu’elle constatera que c’est là où l’énergie et des façons de voir innovantes se déploient ». (Hopkins 2010, 143)

 

Mais aussi parce que c’est là que des raisons communes rassembleuses se dessinent comme base d’un nouvel art de vivre ensemble à long terme ; ce n’est qu’ainsi qu’un mouvement en vient à faire société, captant insensiblement l’autorité de définir et mettre en œuvre les orientations de la cité. C’est pour cela que Rob Hopkins voit dans l’inclusivité le second des « six principes qui sous-tendent le modèle de Transition », le premier étant « une vision claire et attrayante du résultat souhaité ». (Hopkins 2010, 139)

 

Ainsi, pour citer le reportage d’un journal local de Drummondville, « le Réseau de villes et villages en transition favorise l’émergence de groupes dans les communautés du monde, afin que des citoyens issus de tous les secteurs (affaires, communautaire, environnemental, transport, commercial, élus, santé et tourisme) trouvent ensemble des solutions pour construire des sociétés écologiques et résilientes ». (Tremblay 2011)

 

Nous ne pouvons relever d’aussi vastes défis que ceux du pic pétrolier et du changement climatique en choisissant de rester dans nos zones de confort : les « verts », ne parlant qu’à d’autres « verts », les gens d’affaires à d’autres gens d’affaires, et ainsi de suite. L’approche de Transition cherche à favoriser un niveau de dialogue et d’intégration rarement atteint auparavant et elle a commencé à mettre au point des méthodes innovantes pour y arriver. (Hopkins 2010, 139)

 

Il se peut donc bien qu’à la faveur du moment révolutionnaire objectif que nous ménage le pic pétrolier, dont Charbonneau chercha en vain l’équivalent éthique aux beaux jours du développement exponentiel, la Transition soit en passe de réaliser sans tambours ni trompettes la révolution immédiate qui donnait sens à sa vie. Mais si elle doit passer par l’inclusivité, elle ne saurait faire l’économie d’une prise de conscience des principes apparemment opposés qu’il lui revient de concilier non seulement dans le ciel des idées, mais sur le plan des mentalités, dans le secret des personnalités. C’est l’un des grands mérites de Bernard Charbonneau que d’y avoir insisté dans son Autocritique du mouvement écologique, soulignant qu’il lui faut s’assumer comme « révolution conservatrice » ou « conservatisme révolutionnaire » (Charbonneau 2009, 170), à ne pas confondre avec le « progressisme réactionnaire » ou « réaction progressiste » qui, fût-ce en les exacerbant, « cumule et confond le mensonge de droite et celui de gauche » en vertu d’un « nihilisme de l’agir pour agir ». Pourtant, soutient-il, « si l’on retourne à leur origine, les valeurs de droite et de gauche, loin d’être opposées, sont complémentaires. C’est la reconnaissance des exigences de la nature et de la société, l’enseignement du passé qui fait de l’idéal de liberté et d’égalité autre chose qu’un rêve. Ce dépassement et ce ressourcement de valeurs jusque là opposées, l’écologie les a entrepris en mettant l’accent sur la nature contre le ‘progrès’ ». (Charbonneau 2009, 192-3)

 

L’écologisme est donc « à la fois révolutionnaire parce qu’il réclame un changement de sens radical de la société, et conservateur », puisque « sur le terrain le mouvement écologique défend ce qui est : ces arbres, ces villages, cette culture. » « Il ne doit pas avoir honte d’être conservateur, loin de là, il doit arracher ce terme à une droite qui ne conserve plus rien du trésor accumulé par la terre et les hommes ». (Charbonneau 2009, 167-8) Seulement, « parce que le principe du désordre établi est aujourd’hui le pillage de l’existant, sa défense est révolutionnaire ». (Charbonneau 2009, 195)

 

Malgré sa discrétion et son accent pragmatique, on ne saurait donc dénier ce caractère révolutionnaire au modèle de Transition, qui a su trouver le juste milieu entre utopisme évasionniste et pseudoréalisme politicien sur la voie duquel Charbonneau chercha à guider le mouvement écologique, en mettant en pratique cette citation de Joel Barker en exergue du tout premier Plan de descente énergétique de Kinsale : Une vision sans action n’est qu’un rêve; de l’action sans vision ne fait que passer le temps; la vision conjuguée à l’action peut changer le monde. (Hopkins 2010, 129)

 

Références bibliographiques

 

Article de revue

CHARBONNEAU, B.; ELLUL, J. (1999), « Directives pour un manifeste personnaliste », Revue française d’histoire des idées politiques, n° 9.

ROY, C. (1992) « Aux sources de l’écologie politique : le personnalisme ‘gascon’ de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul », Annales canadiennes d’histoire, XXVII, avril, pp. 67-100. Trad. italienne: Trasgressioni. Rivista quadrimestrale di cultura politica, n° 33, hiver 2002, pp. 77-109.

ROY, C. (1999) « Ecological Personalism: The Bordeaux School of Bernard Charbonneau and Jacques Ellul », Ethical Perspectives, vol. VI, n° 1, avril, pp. 33-44, résumé comme le document n° 698481 du vol. 36 de The Philosopher’s Index (2003).

 

Ouvrages

CHARBONNEAU, B. (1980, 2009) Le Feu vert. Autocritique du mouvement écologique. Préface de Daniel Cérézuelle. Paris : Karthala, Lyon: Parangon/Vs, collection «L’Après-développement» dirigée par Serge Latouche, 224 p.

CHARBONNEAU, B. (1987) L’État. Paris : Economica, 450 p.

CHARBONNEAU, B. (1973, 1990) Le système et le chaos. Critique du développement exponentiel. Paris: Anthropos; Economica, 290 p.

CHARBONNEAU, B. (1991) Sauver nos régions. Écologie et sociétés locales. Préface de Pierre Samuel. Paris : Sang de la terre, collection «Les Dossiers de l’écologie», 200 p.

HOPKINS, R. (2010) Manuel de Transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale. Traduction de HOPKINS, R. (2008). The Transition Handbook. Totnes, Devon : Green Books. Préface de Serge Mongeau. Coordination de l’édition en français par Michel Durand. Montréal: Écosociété, collection «Guides pratiques», 216 p.

Chapitres  d’ouvrages

ROY, C. (1997) « Entre pensée et nature : le personnalisme gascon », in PRADES, J. (dir.), Bernard Charbonneau. Une vie entière à dénoncer la grande imposture, Ramonville Saint-Agne : Érès, pp. 35-49.

ROY, C. (2008) «Charbonneau, Bernard», in PAVAN, A. (dir.) Enciclopedia della persona nel Xx secolo. Naples: Edizioni Scientifiche Italiane.

 

Publications électroniques

ROY, C. (1990) Nature et Liberté: le combat solitaire de Bernard Charbonneau, Vice Versa, n° 30, pp. 12-14. [En ligne] URL : http://www.viceversamag.com/viceversa-1983-97.

ROY, C. (2010) Société médiatisée et Transition écologique: L’information-publicité-propagande selon Bernard Charbonneau, Global Media Journal, vol. 3, n° 2, pp. 91-98. [En ligne] URL : http://www.gmj.uottawa.ca/1002/v3i2_roy_e.html.

TREMBLAY, L. (2011) Une formation de calibre international s’organise en lien avec la consommation de pétrole, L’Express, [En ligne] URL :

http://www.journalexpress.ca/Societe/Environnement/2011-04-04/article-2399563/Une-formation-de-calibre-internationale-sorganise-en-lien-avec-la-consommation-de-petrole/1.

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